LES CONDITIONNALITES EN QUESTION POUR L’AIDE AU DEVELOPPEMENT

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« Lac d’Ambodiakondro » (jpra)
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        LES CONDITIONNALITES EN QUESTION POUR L’AIDE AU DEVELOPPEMENT

Il est une évidence à rappeler et qui reçoit consensus de part et d’autre des bailleurs de fonds et des bénéficiaires :

. l’aide au développement doit et se doit d’être conditionnée à l’effectivité d’une bonne gouvernance et de la démocratie chez le bénéficiaire.

Certes !

Mais, il est aussi d’une évidence, en éthique et en morale, qu’afin d’éviter que cette conditionnalité fondamentale n’apparaisse dans toute sa vacuité, ou qu’au contraire elle n’oblitère tout effort au développement, certaines autres conditions sous-jacentes, non moins fondamentales, s’imposent simultanément et parallèlement.

Car, plutôt que d’aide, il convient désormais de parler de partenariat.

LES QUESTIONS DE FOND

Il est d’abord de rappeler que les Nations Unies ont, au début de ce millénaire, exigé que tout partenariat économique se doit d’être centré sur l’objectif qu’elles se sont fixées de réduire et, à terme, d’éradiquer la pauvreté dans les pays en développement ; et ont imposé à ce titre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), auxquels doivent sous-tendre tous les accords de coopération.

Or, force est de constater qu’on en est bien loin.

Et cette situation n’est pas due aux seules carences des gouvernements, dans chacun des pays en développement, en matière de bonne gouvernance et de démocratie.

Car, c’est tout le système de l’aide au développement qui est enraillé et, quelque fois, faussé.

En effet, il s’agit de parvenir à un partenariat tendant à valoriser les capacités des pays et régions concernés.

Les critères et conditionnalités contenus dans le Fonds Européen de Développement (FED), dont la 11ème édition couvrant la période 2014-2020 est en cours, échappent-ils à ce constat ?

En tout cas, sous la pression grandissante de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) dominée par les pays riches adeptes du libre-échange, trop d’accords de partenariats économiques substituent un régime de libre-échange au régime commercial autrefois fondé sur des préférences non réciproques accordées à des pays en développement.

Conséquemment :

. lesdits accords se concentrent sur des sujets (investissements directs, libre concurrence, libre accès aux marchés publics) destinés à ouvrir plus grand, au profit des grands groupes d’entreprises multinationaux ou transnationaux, des marchés dans les pays en développement où – comble de déséquilibre – les industries locales sont, soit quasiment inexistantes, soit démantelées par le jeu des OPA ou sur décision des gouvernements locaux, soit fortement handicapées du fait de leur non accession aux financements ;

. la dépendance économique des pays bénéficiaires d’aides étant ainsi aggravée à la base, et les prises de contrôle de ces grands groupes d’entreprises étant ainsi assurées, les nations les plus développées peuvent alors se targuer d’accorder unilatéralement aux pays en développement des facilités douanières, lesquelles en réalité cachent une voie subtile d’engranger les bénéfices commerciaux de ces entreprises locales passées sous contrôle financier ou technique de ces grands groupes ;

. le respect des normes sanitaires et techniques, si il est nécessaire, devient souvent une arme destinée à protéger des marchés contre des produits provenant de pays en développement (on citera en exemple la mise à mort « feutrée », du fait des pays industrialisés, du séduisant projet de « Label artisanal francophone » proposé en 2003 par le Président Ravalomanana au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie lors du Sommet de Beyrouth en 2002, pourtant soutenu par son Secrétaire Général et par la plupart des pays en développement, moi-même ayant eu l’honneur de présider le Groupe de travail créé à cet effet au sein du Conseil permanent de l’OIF) ;

. la liste des produits et services inclus dans le champ de la libéralisation, de la déréglementation et de la libre concurrence tend à s’allonger anormalement jusqu’à atteindre certains métiers qui préservent un minimum de garantie de qualité et de compétence.

REPONSES A DONNER

Face à cette sorte de régression générée par une compétition de plus en plus féroce au plan international, les pays en développement se doivent de former un front davantage uni, soit au sein des instances onusiennes et internationales, soit à partir de leurs regroupements régionaux respectifs, destiné à imposer une autre vision de la coopération fondée sur une plus juste répartition des avantages du système économique et commercial mondial.

Or, si les pays hautement industrialisés possèdent le savoir-faire et les ressources financières, les pays en développement possèdent, non seulement les ressources vivrières et en matières premières, mais disposent de plus en plus d’un personnel technique apte à exploiter ces ressources.

Dès lors, certains principes se doivent d’être appliqués rigoureusement :

. variation des modalités et des priorités de la coopération, ce en fonction du niveau de développement, des besoins, des performances et de la stratégie à long terme du bénéficiaire de l’aide ;

. négociation au cas par cas des projets d’investissement et de partenariats sectoriels ;

. obtention, au sein de l’OMC, de l’Union Européenne ou de tout autre organisation économique, d’exceptions tarifaires généralisées et de préférences commerciales aux produits agricoles liés à la sécurité alimentaire et aux produits de l’artisanat liés à la régénération des milieux ruraux des pays en développement ;

. révision dans le même esprit, au sein des mêmes organisations et organismes, mais spécialement au sein de l’OMC, de toutes règles qui encouragent et encadrent la constitution de zones de libre-échange, notamment afin qu’il soit indiqué que la réciprocité qu’édictent ces règles (cf. notamment : article XXIV de l’OMC) doit tenir compte des besoins particuliers des pays en développement ;

. affectation prioritaire et urgente des aides à la réalisation – et à la résorption du retard considérable – des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) , ainsi qu’à la mise en place de politiques industrielles et extractives devant assurer la participation de la population locale ;

. obtention, au sein des organisations sectorielles mondiales, d’un système plus juste de fixation des cours de certaines matières premières sur les marchés mondiaux (exemples : café, cacao, vanille, litchis, etc…), le système actuel étant un héritage direct de l’ère des colonisations, ceci devant s’accompagner, dans chacun des pays en développement, du rétablissement des caisses de stabilisation de ces matières premières.

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« Lac d’Ambodiakondro 2 » (jpra)
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Bien entendu, ceci suppose que chacun des pays en développement définisse, pour ce qui le concerne, un véritable plan de développement spécifique, articulé autour de réformes structurelles et d’objectifs tant quantitatifs que qualitatifs à court et à long termes, et soutenu par une vision économique et de gouvernance d’ensemble, ce sur un horizon clair, comme ce fut le cas à Madagascar en 2006 pour le « MAP » (Madagascar Action Plan »), étant précisé qu’en cette matière il ne suffit pas d’aligner des pétitions de principe.

Pour ce dernier pays, il s’agit là d’une obligation impérative.

Si ces conditions sont réunies, la question induite, d’ordre conjoncturel, de la parité de la monnaie trouvera sa solution, ce qui contribuera avantageusement à l’essor d’une économie atone dans la plupart des pays en développement, pour ne pas parler de l’actuel cas dramatique de Madagascar dont tous les clignotants sont dans le rouge.

L’Union Africaine va, semble-t-il, inscrire à l’ordre du jour des futures négociations globales avec l’Union Européenne la révision des conditionnalités prescrites dans l’Accord de Cotonou.

Mais, sur la base de quelles propositions ?…De façon sous-jacente, en vue d’une telle occasion cruciale on verra bien si préalablement les pays membres de l’UA seront capables de s’entendre sur une ligne suffisamment claire et convaincante au regard des défis du présent et de l’avenir d’un continent encore à la recherche de son propre destin.

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo

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Reproduction, même partielle, interdite des textes et illustrations

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« TRIO NY ANTSALY », LA FABULEUSE HISTOIRE D’UN GROUPE FOLKLORIQUE MALGACHE

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Rémy Randafison – Portrait exécuté au feutre par Marthe Gallet, Rome 1960 – Reproduction interdite –
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          « NY ANTSALY » : LA FABULEUSE HISTOIRE D’UN GROUPE FOLKLORIQUE

La genèse de ce groupe folklorique de référence commence avec les « Vako-Drazana » sur les chemins de crêtes.

POUR LA RENAISSANCE CULTURELLE MALGACHE

Dans une ambiance socio-politique électrique où le seul mot d’ordre est « Fahaleovantena » (Indépendance), et dans laquelle il s’agit aussi de s’appuyer sur un vecteur capable de personnifier la renaissance culturelle malgache, tout débute en 1951 avec la création du Groupe folklorique « Vako-Drazana », présidé par Pierre Razafy-Andriamihaingo, lui-même acteur public et politique de premier plan.

Son objet est de défendre et de promouvoir le patrimoine musical et culturel malgache, et susciter au sein du peuple demeuré traumatisé par les tourments des évènements de 1947 l’espoir vivant d’une culture régénérée.

Sont membres du « Vako-Drazana » comme musiciens et acteurs Rémy Randafison, Joseph Rabetrano, Bernard Razafindrakoto, Charles Ranaivo, Joseph Rakotoarisoa, Robert Rajaomanana et Sylvestre Randafison.

Mais, s’agissant de la mise en scène et de l’animation comme de l’expression théâtrale de l’âme malgache, les inspirations du fameux et talentueux Odeam Rakoto donnent au groupe une dimension inégalée.

Né sous de tels auspices favorables, ce groupe entame immédiatement des tournées à travers l’immensité du territoire malgache avec un accueil invariablement enthousiaste parmi toutes les couches sociales.

Car, les gens sont ravis de voir, d’entendre et de vivre en représentation si évocatrice les scènes privilégiées de leurs traditions ou de leur quotidien. Les répétitions se déroulent la plupart du temps, chez nous, dans un coin de la terrasse du palais « Tranovola » du Rova d’Antananarivo où nous assistons dans l’émerveillement à la création de véritables pièces d’anthologie musicale.

Le premier récital a lieu à Antananarivo et s’ouvre sur le « Tsy atakalo », chant représentatif de l’enthousiasme du groupe folklorique pour jouer la musique populaire de son pays, et sur le « Vaky-laka », reflets musicaux du terroir malgache dans son infinie variété merina, betsileo, betsimisaraka, sakalava et manendy.

Le programme, dont les mélodies nous résonnent encore aujourd’hui, se déroule sur cinq tableaux :

  • 1- tout d’abord le folklore Betsileo avec une joute oratoire en patois local, le « Hifanatsafa isika », suivie d’un reflet du caractère sentimental des Betsileo, le «Vonivony anaty Sahondra », et un chant dédié à la vie des travailleurs dans les rizières, le « O’ ny apela mataho-dranomavo » ;
  • 2 – ensuite le folklore Manendy (contrée jouxtant les pays betsileo et sakalava), avec une traduction de l’esprit de sagesse, le « Tsy misy tsy diso », un chant dédié à la petite Ifara, avec le « Ifara », et un chant imitatif des divers oiseaux de la région, le « Giridao menakely » ;
  • 3 – troisièmement un tableau du pays Sakalava, avec un chant de défi, le « E velo e ! », une danse chantée très virile avec le « Sarilesy », une déclamation parlée sous la forme d’une incantation, avec le « Kabary sakalava », et une évocation d’un medium qui finit par entrer en transe après avoir établi la liaison avec les esprits, le « Ny tromba » ;
  • 4 – le quatrième tableau est pour les Betsimisaraka avec un charmant « entretien », le « Hain-teny Rasaraka », un oiseau qui chante en venant chercher des miettes de riz sur le chemin emprunté par les voyageurs, le «Tia karahoaka », et un chant de la femme qui ne peut plus supporter les remontrances de son époux, le « Kabary lava » ;
  • 5 – enfin, un moment dédié aux hauts-plateaux Merina, avec une chanson nostalgique du Roi Andrianampoinimerina, le « I miangaly no manina », une sérénade au clair de lune, le « Somambisamby », un chant évoquant la mélancolie des campagnes désertées par les populations, le « Io ny ambanivohitrao », et des mimes et danses exprimant les scènes populaires de la culture, du repiquage et du pilonnage du riz et glorifiant la place que cette denrée tient dans la vie des malgaches, le « Totoy tsara ny varinareo ».

En écrivant ces lignes, les images, les sons, les mimiques et les impressions nous reviennent avec bonheur à l’esprit !…

Chacun, Malgache et Etranger qui ont eu la chance de voir et écouter ces mélodies, qui connaît au moins une partie de ce répertoire, en se le remémorant ne peut qu’en fredonner les morceaux, sinon l’entier recueil.

DU « VAKO-DRAZANA » AU « TRIO NY ANTSALY »

Le vent et le sang nouveaux affectent la vie politique malgache comme celle des activités culturelles, avec la montée en puissance de la dynamique devant conduire à l’Indépendance totale de Madagascar.

D’accord avec tous les membres du « Vako-Drazana », en cette année 1959 Pierre Razafy-Andriamihaingo, l’inventeur du groupe folklorique qui aura donc duré une huitaine d’années aussi intenses que ô combien fructueuses, opère sa transformation, toujours sous sa présidence, pour se recentrer autour des frères Randafison et de Bernard Razafindrakoto. Cependant, le répertoire du « Vako-Drazana » est conservé et enrichi.

Ainsi naît le « Trio Ny Antsaly » !

Les tournées nationales à travers l’immensité du territoire malgache se multiplient, mais s’y ajoutent désormais des tournées promotionnelles en Europe, ceci étant rendu possible grâce au statut diplomatique du président du « Trio Ny Antsaly ».

Voici donc ce groupe folklorique devenu par alliance « ambassadeur de la culture malgache » !

C’est à Rome et en Italie que le phénomène « Ny Antsaly » fait une entrée plus que remarquée en terre européenne.

A Rome, Pierre Razafy-Andriamihaingo étant alors ce 2ème conseiller de l’Ambassade de France et de la Communauté Française, très actif pour la promotion de son pays qui vient d’acquérir son indépendance dans le cadre de la Communauté Française, y fait venir « Ny Antsaly », dont par ailleurs les membres sont aussi des anciens élèves des Ecoles des Frères de Madagascar, tout comme lui-même, leur président.

Or, se déroule à la même époque à Rome, dans l’enceinte même des territoires du Vatican, le Congrès International des Anciens Elèves des Frères des Ecoles Chrétiennes.

Les hasards étant souvent, comme en l’occurrence, nourris par les nécessités, voici donc, sous la conduite de Pierre Razafy-Andriamihaingo, chef de la délégation de Madagascar, les frères Randafison et Bernard Razafindrakoto inclus dans ladite délégation en compagnie d’autres prestigieux membres malgaches, parmi lesquels Monseigneur Rakotomalala et les ministres Jacques Rabemananjara et Philibert Raondry !

Ces circonstances exceptionnelles étant rappelées, et pour revenir aux récitals du « Trio Ny Antsaly », et entre-temps Madagascar ayant acquis dès le 26 juin 1960 sa pleine souveraineté internationale, c’est début septembre de la même année que sous l’impulsion de son président-diplomate le groupe folklorique commence sa tournée italienne à un rythme infernal.

DES SUCCES A REPETITION

C’est tout d’abord le sud de l’Italie, à Naples et en Sicile, qui bénéficie de l’exclusivité du riche répertoire musical et folklorique malgache.

Puis, un intermède aussi exceptionnel que spécial intervient : l’exposition sur Madagascar que Pierre Razafy-Andriamihaingo fait tenir à Rome, Piazza Campitelli, non loin du Vittoriano, le gigantesque monument dédié à la mémoire du Roi Victor-Emmanuel ! Les membres du « Trio Ny Antsaly », endossant l’habit de l’artisan sous la conduite de leur président, lui prêtent main forte. L’exposition connaît un succès inégalé, dont le journal « Le Monde » s’en fait l’écho.

Puis, autres moments forts de la tournée européenne des « Ny Antsaly », c’est à Paris que mi-octobre 1960 Pierre Razafy-Andriamihaingo conclut avec la Société Phonographique « Philips », et au seul profit du groupe folklorique, un contrat d’enregistrement du répertoire du « Trio Ny Antsaly », consacrant ainsi une large diffusion et promotion des œuvres de ces « ambassadeurs de la culture musicale et folklorique » malgache sur les marchés mondiaux.

Ceci a grandement contribué à la renommée nationale et internationale du « Trio Ny Antsaly », notamment avec la sortie des premiers disques. Mais, Pierre Razafy-Andriamihaingo doit revenir prestement en Italie où la tournée du « Trio Ny Antsaly » se poursuit, à la conquête même du cœur de Rome ainsi que de ceux de Gênes et de Florence.

A Rome, venant en final d’une importante conférence donnée à l’Institut Italien par Pierre Razafy-Andriamihaingo sur le thème « Madagascar 1960, réalités et perspectives », et après deux films documentaires consacrés aux festivités de l’Indépendance de Madagascar, il fait maintenant intervenir un récital du « Trio Ny Antsaly », agrémenté de danses.

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Le Maire de Rome et Pierre Razafy-Andriamihaingo bavardent agréablement – Reproduction interdite –


Les mélodies et les rythmes variés des musiques et chants, réglés autour de la « Valiha », l’instrument national, font tour à tour fondre de mélancolie et tressaillir de joie et de bonheur un public italien enthousiaste et conquis.

Un critique italien dit : « La musique malgache ressemble fort à la musique occidentale, et par l’harmonie et par la ligne mélodique. Seul le rythme rappelle l’Afrique (Mali, Siwa et même le Congo). Quant aux danses, les Malgaches jouent énormément des bras et des hanches ».

Un autre récital est par la suite organisé, cette fois-ci au Centre Culturel Français de Rome, non loin du Sénat italien. Mais, pour atteindre le milieu populaire et le cœur de Rome, le président-diplomate du « Trio Ny Antsaly » le fait jouer au Trastevere, ce quartier mythique plein d’ « énergie », selon le mot de Stendhal, où se trouvent à la fois le « bien-vivre » romain, le folklore local et la ferveur populaire de la Cité Eternelle.

C’est dans le non moins mythique restaurant « Meo Patacca », du nom du défenseur de Trastevere, que Pierre Razafy-Andriamihaingo installe donc le « Trio Ny Antsaly » dans une ambiance conviviale et festive, le talent et la virtuosité inégalés des musiciens malgaches en amplifiant l’intensité sous les applaudissements et les vivats d’une assistance ravie de ces moments uniques.

Les succès italiens du « Trio Ny Antsaly » étendent bien sûr leurs retentissements jusqu’à Madagascar même où aussi bien les hautes autorités que la population entière les enregistrent avec joie. Ce que la Radio nationale ainsi que la presse locale (« Vaovao Frantsay-Malagasy » ou « La Revue de Madagascar ») amplifient.

Voici maintenant le « Trio Ny Antsaly » à Florence, toujours sous la conduite de son président Pierre Razafy-Andriamihaingo, pour une semaine en ce mi-décembre 1960, au Théâtre de la Pergola, ce dans le cadre du 2ème Festival des Peuples, placé sous le haut patronage et en la présence effective du ministre italien du Tourisme, qui réunit trente cinq nations et en présence d’ambassadeurs d’autres nations, ainsi que d’un public nombreux évalué à plus de deux mille personnes.

Pierre Razafy-Andriamihaingo y est invité en sa double qualité de diplomate représentant Madagascar et de « sociologue », qualité dans laquelle les organisateurs l’ont enregistré eu égard à son expérience et à sa profession d’origine d’architecte-urbaniste, ce qui le qualifie pour faire partie du jury de ce Festival pour consacrer le « meilleur film documentaire du domaine ethnographique et sociologique » au même titre que le fameux professeur Edgard Morin et les non moins fameux conservateur du Musée de l’Homme de Paris ou les présidents du Centre Culturel Cinématographique et du Centre Expérimental Cinématographique d’Italie en ces temps privilégiés où les grands metteurs en scène que sont les Visconti, Fellini et autres Pasolini oeuvrent pour donner à voir au monde les merveilles et tourments de la vie.

LA CONSECRATION INTERNATIONALE

La magie du « Trio Ny Antsaly » fonctionne à nouveau. Elle fait littéralement pleurer la salle entière quand Rémy Randafison, Bernard Razafindrakoto et Sylvestre Randafison entament le « Manimanina », chant nostalgique de l’enfant prodigue Manendy, exécuté avec leur voix émue et cassée, eux-mêmes en ces terres italiennes qui sont si loin de leur pays !

C’est que, auparavant déjà, avec le « Somambisamby », une sérénade au clair de lune, mélodie extrêmement gracieuse dans laquelle les Merina aiment à s’y abandonner, et avec le « Vonivony », autre chanson d’amour, les larmes ne peuvent que monter et les esprits se figer dans une douce nostalgie.

Puis, avec des airs plus joyeux, en particulier avec le « Totoy tsara », chant de travail, air populaire qui évoque les scènes de l’émottage de la terre, de la culture, du repiquage et du pilonnage du riz, s’achève en apothéose le récital des « Ny Antsaly ».

Au salut final du trio répond un tonnerre d’applaudissements qui secoue le Théâtre de la Pergola. Après quoi, c’est une foule enthousiaste de Florentins enchantés qui s’agglutine autour de Pierre Razafy-Andriamihaingo, des frères Randafison et de Bernard Razafindrakoto pour les congratuler chaleureusement dans le hall du théâtre !

La gestion des succès consécutifs est chose complexe, qui demande méthode et disponibilité, y compris à Madagascar même où Pierre Razafy-Andriamihaingo, qui venait d’être nommé ambassadeur au Royaume-Uni, se doit aussi de poursuivre son œuvre organisatrice au profit du « Trio Ny Antsaly ».

Les tournées malgaches, à Madagascar même, comme celles qu’il avait organisées du temps des « Vako-Drazana » dans les années 1950, sont assurées avec le même enthousiasme. C’est notamment le cas quand en avril 1961 le « Trio Ny Antsaly » se produit, pour une grande nuit de gala placée sous la présidence et la présence effective de Jules Ravony, président du Sénat, au célèbre restaurant « Riviera » de l’hôtel du même nom, situé sur le route de Majunga.

Etant désormais en résidence à Londres, Pierre Razafy-Andriamihaingo n’en oublie nullement de convier le « Trio Ny Antsaly », qu’il préside toujours, à s’y produire.

Ce qui est le cas en ce 26 juin 1962 lors d’une grande réception à l’occasion de la Fête nationale malgache, où sont attablées de hautes personnalités, parmi lesquelles le sous-secrétaire d’Etat britannique au Foreign Office accompagné de son épouse, plusieurs ambassadeurs, dont l’Ambassadeur de Suède, Doyen du corps diplomatique, qui a à son côté droit l’épouse de l’Ambassadeur de Sa Majesté le Roi du Maroc, un haut représentant du Foreign Office, et des parlementaires britanniques.

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Sylvestre Randafison présente à la Princesse, épouse de l’Ambassadeur de sa Majesté le Roi du Maroc, le Prince El Hassan Ben El Mehdi, un « Valiha » (à l’occasion de la réception donnée par l’Ambassadeur Razafy-Andriamihaingo pour la célébration de la Fête de l’Indépendance le 26 juin 1962 à Londres). A la gauche de la princesse, l’Ambassadeur de Suède, Doyen du Corps diplomatique. – Reproduction interdite – 


Ce sont les « Ny Antsaly » qui exécutent dans la solennité qui sied le « God Save the Queen » et le « Ny Tany-Drazan’nay Malala ô», après quoi c’est un véritable récital qui s’exécute pendant que le dîner se déroule. Après le dîner, et le café étant bu, c’est le bal qui s’ouvre, animé comme de bien entendu par le « Trio Ny Antsaly » dont le répertoire malgache s’enrichit en la circonstance d’airs musicaux européens pour, successivement, faire danser l’assistance d’un « Afindrafindrao » très cadencé et ensuite sur des rythmes européens et occidentaux.

La même année 1962, en juillet, se tient à Llangollen, au Pays de Galles, le Festival Musical et Folklorique International qui, placé sous l’égide de la « British Broadcasting Corporation », la fameuse BBC, réunit vingt-huit pays en compétition. Pierre Razafy-Andriamihaingo y fait participer le « Trio Ny Antsaly », le seul groupe folklorique du Tiers Monde à s’aligner dans la compétition.

Moins d’une semaine après l’ouverture de ces « Jeux folkloriques », le verdict tombe : Madagascar, avec le « Trio Ny Antsaly », remporte le 2ème Prix devant des nations telles que la France, l’Argentine, le Canada, l’Angleterre, Israël, la Suède ou l’Italie !

Grâce à ce Prix, le folklore malgache figure parmi les plus appréciés à la télévision britannique comme à la Société nationale du Folklore !

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Deux du « trio Ny Antsaly » posant après leur prestation à Llangollen. 1962.
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Vient un autre évènement le 3 avril 1964, celui de la cérémonie de remise au Rova d’Antananarivo du célèbre tableau peint par Henry Room représentant les ambassadeurs malgaches reçus par la reine Adélaïde d’Angleterre en 1837, œuvre historique majeure que, en 1963, Pierre Razafy-Andriamihaingo avait obtenu en restitution à la nation malgache, au titre de don, de la London Missionary Society.

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Avant sa restitution à la nation malgache, obtenue par l’ambassadeur Pierre Razafy-Andriamihaingo, sur la photo avec son épouse, le Secrétaire général de la London Missionary Society leur présente le fameux tableau de Henry Room au siège de cette organisation à Londres.


La cérémonie est présidée par le Président Tsiranana lui-même, en la présence également de son ministre des Affaires étrangères, des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, de M. Horn, ambassadeur du Royaume-Uni, de Pierre Razafy-Andriamihaingo, ambassadeur de Madagascar au Royaume-Uni et de sa sœur Jeanne Ramboatsimarofy, conservateur du Rova d’Antananarivo.

Il y fait participer le « Trio Ny Antsaly », lequel exécute les hymnes nationaux britannique et malgache après le dévoilement par le Président malgache du tableau de henry Room, et anime dans les jardins du « Tranovola » la garden party qui s’en suit.

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Avant le dévoilement du tableau de Henry Room, « Ny Antsaly » à la Salle du Trône du palais de Manjakamiada au Rova d’Antananarivo exécute les hymnes nationaux britannique et malgache. Sur la photo: à droite, le Président Tsiranana; à l’extrême droite, au milieu (de profil, en costume noir rayé), Pierre Razafy-Andriamihaingo.


                                                                                  *

Tels furent les moments privilégiés des tournées du « Trio Ny Antsaly » qui, au-delà des aspects purement instrumentaux dans lesquels il excellait et était véritablement LA référence nationale en la matière, grâce à une très sévère sélection des authentiques tableaux et scènes de la vie malgache, en particulier dans la profondeur des contrées de Madagascar, rassemblait tout le génie créateur d’une nation fière à juste titre de son patrimoine culturel.

Des artistes peintres français, que Pierre Razafy-Andriamihaingo conviait à certains récitals, dont certains avaient le très rare privilège d’accompagner pas à pas le « Trio Ny Antsaly » en Italie, en particulier à Rome, avaient tenu à en faire des portraits.

Ils ont pour noms: Renée Pinson, Marthe Gallet et R. Berjomeau. De façon exclusive, nous en produisons ici quelques figures exécutées par eux (reproduction interdite de tous ces dessins).

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Antsaly Bernard (3)

Antsaly Bernard

Antsaly Rémy (2)

Antsaly rémy (3)

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Antsaly sylvestre (3)

Antsaly Sylvestre

Antsaly Sylvestre et bernard

On notera aussi que le « Trio Ny Antsaly » maîtrisait à la perfection le langage si raffiné et si expressif du port du « Lamba », cette fameuse toge malgache qui, sous différentes formes, soit cérémonieuses ou en rapport avec la vie quotidienne, soit richement colorées ou faites dans la pureté de la blancheur, donnent à s’apprécier tout un code comportemental en traduction et en expression des sentiments sincères, convenus ou imagés voulus par le porteur.

. voir sur ce même blog l’article intitulé « Lamba et musiques : belles traditions malagasy » daté du 10 mai 2017.

Enfin, faut-il rappeler que le « Trio Ny Antsaly », surtout ces temps derniers, après les folles et si fructueuses tournées à l’extérieur de Madagascar et ses succès si retentissants, était le conservateur intransigeant de la confection des instruments musicaux traditionnels malgaches que, malheureusement, aujourd’hui l’on voit se galvauder dans de piètres imitations.

C’est dans ces traditions, parmi d’autres, que l’on reconnaissait aisément le « Trio Ny Antsaly ».

L’hommage profond va à ses membres disparus : Rémy Randafison, Bernard Razafindrakoto, Sylvestre Randafison.

Chacun avait son caractère propre, bien trempé, mais toujours affable.

En outre, tant leur fidélité que leur disponibilité, leur courage aussi !, étaient si appréciés –  en particulier le courage -, car, pour les avoir souvent accompagnés et côtoyés quand j’étais un petit enfant, je me rappelle ces durs moments, en terres étrangères au début des années 1960, en Italie ou en Angleterre, où étant si loin de leur famille respective et de leurs habitudes, il fallait qu’ils affichent avec constance le meilleur d’eux-mêmes pour être au diapason de l’évènement où ils étaient attendus.

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo *

* Ancien Président d’Honneur de l’Association « Ny Antsaly », créée par les enfants de Sylvestre Randafison.

** L’essentiel de ce récit est inspiré de mon propre manuscrit « Construire le progrès malgache », 2006, inédit.

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Reproduction, même partielle, interdite des textes et illustrations

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L’AMBASSADE ROYALE MALGACHE DE 1820

Voromahery et trône porté
Voromahery (aigle royal) et Filanzana royal (trône porté), deux symboles de la royauté malgache créés par Andrianampoinimerina et conservés par son fils Radama 1er ( droits réservés, reproduction interdite) **
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                                                  L’AMBASSADE MALGACHE DE 1820

La « Pax Malgachica », sur terre comme sur mer !

Tel est, au fond de lui-même, le grand dessein auquel le Roi Radama 1er veut se vouer dès les années 1820.

Incontestablement, il a ouvert pour Madagascar et les Malgaches une ère nouvelle et a su imposer aux puissances mondiales dominantes du moment sa vision.

                                                                            *

LE CONTEXTE GEOSTRATEGIQUE

Pour saisir toute la portée de cette première ambassade royale malgache de 1820, il convient de revenir sur les faits qui conduisent à son déclenchement et qui en éclairent les raisons.

Sur terre, le Roi Radama 1er réalise, avec l’aide du Français Robin, la transcription en caractères latins d’une langue malgache qui, jusque là, s’écrivait très difficilement, et seulement pour une élite limitée aux savants devins et à lui-même, en caractères arabes (« Sorabe ») introduits grâce notamment au prince Andriamahazonoro.

L’effet est immédiat : l’écriture de la langue malgache et l’instruction, par l’ouverture de deux premières écoles à Antananarivo avec le Révérend Jones de la « London Missionary Society », se propagent et connaissent une véritable expansion en Imerina, en attendant que les provinces puissent en bénéficier à leur tour.

C’est l’époque où, parallèlement, Radama 1er envoie en Angleterre, en novembre 1820, neufs adolescents méritants de la haute noblesse (dont les fameux jumeaux Raombana et Rahaniraka, qui occuperont par la suite des fonctions et des rôles déterminants durant les règnes de Ranavalona 1ère et de Radama II) et de la riche classe roturière, afin qu’ils y accomplissent des études classiques complètes dans les meilleurs collèges londoniens. Six autres adolescents sont envoyés à l’Ile Maurice voisine, cette fois-ci pour l’apprentissage de métiers.

Toujours sur terre, la consolidation de l’unité territoriale malgache suit un cours déterminant au moyen de l’instrument militaire, mais aussi par le subtil usage d’alliances matrimoniales. En particulier à l’Est, l’ouverture sur le large pourtour maritime dominé par l’Angleterre et la France (ces nations européennes y ayant des vues radicalement divergentes et des visées oncurrentes) est maîtrisée dès août 1817.

Mais c’est une année auparavant, dès août 1816 que, comprenant tout l’intérêt stratégique qu’il y a à pactiser avec le Roi Radama 1er, l’Angleterre, par le truchement du gouverneur de l’Ile Maurice, Sir Robert Farquhar, envoie le traitant Chardenoux auprès du souverain malgache pour l’engager à conclure un traité de commerce en bonne et due forme.

Dès lors, les tractations diplomatiques anglo-malgaches, mais aussi franco-malgaches, s’accélèrent :

. en décembre 1816, Radama reçoit en son palais Besakana un autre envoyé spécial du gouverneur anglais, le capitaine Lesage, lequel est accompagné de trente soldats et présente au roi de riches présents ;

. début février 1817, un traité d’amitié et de commerce anglo-malgache est signé ;

. la même année, faisant suite à la soumission du roi Jean-René, souverain du pays Betsimisaraka autrefois placé sous l’influence française, le roi Radama 1er non seulement incorpore pleinement le roi Betsimisaraka dans son système de suzeraineté, mais Radama inclut également Coroller, le neveu du roi Jean-René, au sein de ses plus fidèles compagnons d’armes, ceci pour adopter face à la France une posture diplomatique affichée et pour faire de ces deux hauts personnages ses représentants diplomatiques auprès des hautes autorités françaises de l’Ile Bourbon voisine.

Ce contexte géopolitique, qui s’alimente des faits et actes rappelés précédemment, incite fortement l’Angleterre, toujours par le truchement de son entreprenant gouverneur de l’Ile Maurice, lequel entre temps envoie auprès du Roi Radama 1er un troisième envoyé spécial en la personne du major Hastie, à conclure avec ce « très intéressant souverain malagasy » un troisième traité, celui-là avec des avancées civilisationnelles remarquées.

En effet, il s’agit, bien avant que la France elle-même en décide pareillement pour ce qui la concerne, de mettre fin définitivement à la traite des esclaves, ce au départ de Madagascar (un commerce très fructueux jusque là et qui constituait une des principales sources financières du royaume et de ses dignitaires), moyennant une large compensation diplomatique, financière, économique et militaire dont, espérait-on, le souverain de Madagascar, Madagascar et les Malgaches, profiteraient largement.

De fait, une forte coopération technique (ce terme actuellement largement usité convient bien à la situation d’alors…) se développe, attirant à Madagascar de multiples missionnaires (on dirait actuellement des « coopérants » ou des « experts »…) dans différentes spécialités et provenant non seulement d’Angleterre mais aussi de Norvège, de Suède et d’Allemagne.

Le traité est conclu le 23 octobre 1817.

Sur le plan international, ce traité reconnaît formellement, pour la première fois, la souveraineté pleine et entière d’un roi malgache sur toute l’étendue du continent malgache.

Le « Roi de Madagascar » est une réalité reconnue de jure par la plus puissante des nations sur terre !

Dès lors, la « Pax Malgachica » est bien une réalité géopolitique dans cet Océan indien occidental à proximité du continent africain, là où jusque là s’exerçaient toutes les convoitises et incursions coloniales, sans parler d’une piraterie qui continuait de prospérer.

Le seul abcès colonial français sur le territoire malgache est constitué par Fort-Dauphin créé par Colbert et demeuré encore sous contrôle français, mais cet abcès-là sera cependant vite crevé dès 1825 grâce notamment au général Ramananolona (cf. sur ce même Blog l’article en date du 10/8/2014 et intitulé « Ramananolona, la fidélité et la loyauté d’un prince »).

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Radama 1er, le « Napoléon malgache », acrylique – peinture allégorique du grand monarque malgache – Jipiera – Reproduction interdite – **

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Au milieu de l’année 1820 Radama 1er peut donc sans crainte, mais dans la sublimation de sa propre gloire intérieure comme extérieure, réunir à Antananarivo en ce 23 juin, dans la cour du Rova, les cinq cents chefs des districts que compte Madagascar.

Le Roi leur annonce la soumission de toutes les provinces de Madagascar et la poursuite de l’œuvre d’unification, ce au milieu d’ovations retentissantes qu’amplifie la configuration des lieux.

Tous jurent fidélité au Roi !

Tout ceci se déroule également sur une voie diplomatique parsemée de résultats positifs aussi palpables que significatifs d’une embellie sans précédent, même avec la France, cette grande puissance coloniale renaissante après l’humiliante défaite de 1814 et la restauration des Bourbons, avec laquelle le souverain malgache sait se montrer ouvert, comme on l’a vu dès 1817.

C’est ainsi que le 17 octobre 1820, le Roi Radama 1er se félicite grandement de recevoir en son palais les marques de très haute considération et de témoignage de bon voisinage que lui manifeste, au nom du Roi Louis XVIII et de la France, le baron de Millerie, Gouverneur de l’Ile Bourbon.

Sur mer également, Radama 1er conçoit dès la même époque pour son royaume un grand dessein : celui de contrôler les accès maritimes de Madagascar.

Dans son esprit, quoi de plus naturel et légitime en ces temps où les ambitions impérialistes coloniales des grandes puissances, loin de se démentir, prennent un tour nouveau avec une industrialisation naissante que prolongent de nouvelles conquêtes commerciales, en particulier par le renforcement des routes maritimes qu’avaient ouvert les compagnies des Indes Orientales initiées par le Portugal et les Pays-Bas, et très vite imitées par l’Angleterre et la France, dont Madagascar constituait une des principales étapes.

De l’avis de l’historien Raombana qui en témoigna plus tard, il s’était agi pour Radama de ne point éveiller en cela la méfiance de ces puissances coloniales.

Pourtant l’Angleterre s’est prêtée au jeu, sans doute en se convainquant que Radama n’irait point jusqu’à utiliser le nouvel instrument maritime, dont elle consent présentement à en doter le souverain malgache, pour des visées contraires aux intérêts fondamentaux de l’Angleterre.

C’est ainsi que, constant dans ses vues, dès 1821 le Roi Radama 1er fait embarquer cinquante jeunes gens malgaches, futurs matelots et navigateurs d’une future flotte de guerre malgache, à bord de navires de la Royal Navy de l’Océan indien.

On prêtait même à Radama, d’après en tout cas le témoignage avisé de l’historien Raombana, le fol projet de conquérir un jour, au moyen de ce nouvel instrument militaire dont il croyait légitime de pouvoir se doter, à la fois l’Ile Maurice et l’Ile Bourbon.

Loin de constituer un rêve chimérique, un tel projet était, toujours d’après le témoignage de Raombana, sérieusement envisagé par le Roi Radama 1er , moins par ambition démesurée que par une farouche volonté d’indépendance pour son pays…

Mais, il est vrai qu’une telle éventualité ne pouvait prendre corps que bien plus tard, Radama étant convaincu de régner aussi longtemps que son vénéré père Andrianampoinimerina, et il raisonnait donc là, sur ce projet à sa mesure, sur le long terme…terme que les évènements sanglants de 1828 mirent brutalement fin.

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LA CONCORDE RELATIONNELLE AVEC LA PUISSANCE DOMINANTE DU MOMENT : L’ANGLETRRE

Pour l’heure, en cette année 1820, comme s’il s’agissait pour le Roi Radama 1er de donner davantage de gage à l’Angleterre, c’est à cette grande puissance, qui avait su la première lui manifester toutes ses bonnes dispositions, que le souverain malgache préfère encore réserver ses meilleurs égards.

En ces temps de concorde relationnelle anglo-malgache, aucun contentieux ne survient, sauf qu’il s’agit pour Radama 1er de redonner toute sa vigueur au traité signé en 1817 et qui, concernant surtout les avantages matériels attendus par le souverain malgache, semblait rester lettre morte du côté anglais.

Et, puisque les neufs jeunes gens qui devaient suivre en Angleterre une scolarité dans les « humanités » s’apprêtaient à gagner Londres où les attendaient leurs précepteurs, le roi malgache décide qu’ils y aillent avec les ambassadeurs en partance auprès du souverain britannique.

C’est dans ces conditions que Radama 1er envoie le 17 octobre 1820 auprès du Roi George IV d’Angleterre la première ambassade malgache de tous les temps, nantie de toutes les accréditations nécessaires pour mener à bien les pourparlers et accords visés.

Elle est dirigée par le propre beau-frère de Radama 1er, le fameux prince-général Ratefinanahary (cf. sur ce même Blog l’article intitulé « Un prince oublié : Razaka» et daté du 3/11/2013), lequel est secondé par un autre prince de la cour royale et lui-même ancien souverain du pays Antemoro, le bien nommé Andriamahazonoro précédemment cité.

Après un séjour à l’Ile Maurice, voici l’ambassade qui quitte l’île anglaise pour se rendre en Angleterre au début de l’année 1821.

Et, c’est au début du printemps de 1821 qu’elle parvient à Londres.

La population londonienne est saisie de grande surprise de voir des envoyés malgaches totalement inconnus.

Le prince-général Ratefinanahary, devenu ambassadeur pour la circonstance, qui est accompagné d’Andriamahazonoro et de l’interprète Ravarika, sont présentés au Roi George IV, qui leur réserve tous les égards possibles et reçoivent même des mains du souverain britannique des cadeaux très appréciés.

D’emblée une communauté de vues s’installe puisque le roi britannique souhaite vivement, tout comme Radama 1er, l’application pleine et entière du traité de 1817 ainsi qu’il l’indique dans la lettre qu’il destine au souverain britannique et remise par son ambassadeur.

George IV, pour sa part, insiste aussi pour que le souverain malgache traite bien ses sujets ainsi que ceux qu’il venait de soumettre, que la religion chrétienne soit propagée, affirmant que plus un peuple embrasse la religion chrétienne, plus sage il devient et plus facilement il est gouvernable.

A l’endroit de Ratefinanahary, le Roi George IV se montre plein de prévenances, le sachant proche parent de Radama 1er, par conséquent apte plus que quiconque à conseiller son roi sur la sûreté des paroles ainsi dites, et sur ce qu’il aura vu, entendu et goûté en Angleterre.

Le prince-ambassadeur assiste d’ailleurs, parmi d’autres rencontres au sein de la société civile londonienne, des classes les plus élevées aux plus humbles, à la grande assemblée publique de la London Missionary Society au cours de laquelle la lettre du Roi Radama 1er est lue comme étant exemplaire d’une respectable volonté d’un roi de l’au-delà des mers soucieux de la civilisation.

L’assistance, qui s’attendait sans doute à voir des « sauvages » effarouchés, est autant surprise par tant de hautes considérations de la part d’un lointain souverain que de la tenue si noble de ses ambassadeurs au teint olivâtre et aux manières accomplies.

perspective infinie

« Perspective infinie » – jipiera – Reproduction interdite –


Ceci convainc davantage encore les directeurs de la London Missionary Society, plus que les paroles dites par le gouverneur de l’Ile Maurice quant à l’intérêt d’entretenir avec Radama des rapports fructueux, d’envoyer sans délai à Madagascar missionnaires et artisans au nombre desquels figureront le Révérend Jeffreys et les artisans Brooks, Chick, Canhace ou Rowlands.

Nul doute que Ratefinanahary conçut une haute idée de la prospérité et de la puissance sans égale de l’Angleterre.

Il en fait rapport à son roi, Radama 1er dès son retour au pays le 17 juin 1822.

Ceci convainc davantage encore le Roi Radama 1er, à son tour, de vouloir entretenir avec l’Angleterre et, spécialement avec son « parent » le Roi George IV, des rapports d’amitié renforcée.

Et, sur le front intérieur Ratefinanahary n’hésite pas à conseiller fortement à Radama d’envahir sans coup férir le Menabe, maintenant que la voie s’éclaircit définitivement sur le plan diplomatique et que la professionnalisation de l’armée est chose acquise.

Ainsi, treize mille hommes fortement armés et aguerris se lancent à l’assaut.

Ce ne sont pourtant pas les armes qui vont décider du sort de cette campagne, mais bien la volonté de Radama 1er de régler par la diplomatie et l’alliance matrimoniale la soumission de ce puissant royaume du Menabe, ce qui lui donne au moins deux avantages énormes :

. tout d’abord, il prend comme épouse la jolie princesse Rasalimo, fille du Roi Sakalava du Menabe, Ramitraho, avec lequel il sait partager par le sang royal une origine commune en Imerina (Radama 1er aura très tôt une héritière – Raketaka – de ses oeuvres d’avec Rasalimo, laquelle est, par son père, d’origine Andriandranando, l’une des maisons royales et princières des Andrianteloray, desquelles descendent tous les rois de l’Imerina et, par la suite, de Madagascar) ;

. ensuite, Radama 1er s’ouvre le contrôle de la façade maritime et commerciale de l’Ouest, là où Arabes, Indiens, Européens et Américains s’exercent à des activités commerciales de grande ampleur.

Ainsi donc se présente pour Madagascar, autour de cette ambassade de 1820, dont les annales historiques ne consacrent malheureusement que très peu d’écrits, et en tout cas singulièrement incomplets, des perspectives inédites.

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo


** Malgré la mention expresse « Reproduction interdite », d’indélicats personnes et organismes n’en ont cure et reproduisent ces illustrations sans citer la source ou l’origine. Honte à eux !

L’EXPEDITION DIPLOMATIQUE MALGACHE DE 1836

amb. 1836
Tableau de Henry Room ** (voir ci-dessous) représentant les ambassadeurs malgaches reçus en février 1837 par la reine Adélaïde d’Angleterre, épouse du Roi Guillaume IV, au château de Windsor (photo tirée de l’ouvrage « La geste éphémère de Ranavalona 1ère », de Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo, L’Harmattan, 1997). – Reproduction interdite –
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                             L’EXPEDITION DIPLOMATIQUE MALGACHE EN EUROPE

Le Roi Radama 1er meurt en 1828 dans les pires conditions, suite à la maladie dont l’aggravation fut provoquée par les anciens conseillers du roi Andrianampoinimerina soucieux de prendre leur revanche sur un souverain qui les avait écartés.

Madagascar et les Malgaches pleurent non seulement leur guide dans la modernité recherchée, mais également commencent à subir la dure et implacable loi de la régression sous la Reine Ranavalona 1ère et son Premier ministre et amant Andriamihaja.

                                                                             *

LE CONTEXTE GEOSTRATEGIQUE

Saisissant l’occasion de la disparition du Napoléon malgache, les Français, par la voix du gouverneur de La Réunion voisine, sentent le moment venu de revendiquer de plus bel ce qu’ils prétendent comme étant leurs droits territoriaux sur la côte Est de Madagascar.

Une division navale commandée par l’amiral Gourbeyre est placée sous l’autorité directe du gouverneur français. En mai 1829, un incident mineur fait qu’un dénommé Pinson, traitant établi sur cette côte Est, est maltraité par des militaires malgaches.

Le prétexte est tout trouvé, et cela suffit à décider le gouverneur de La Réunion d’envoyer la division navale de Gourbeyre face à Tamatave deux mois plus tard, et fait occuper la baie de Tintingue et la Pointe-Larrhée.

Mais, les forces armées de Ranavalona 1ère opposent une résistance inattendue et repoussent les Français, forçant Gourbeyre à lâcher prise début novembre 1829.

Quant aux Anglais, ils cherchent malgré tout à rétablir avec la reine malgache les relations privilégiées qui leur permirent, du temps récent du roi Radama 1er, de consolider en océan indien une position stratégique dominante.

C’est face à de tels défis majeurs que Ranavalona 1ère et son gouvernement doivent prendre des décisions drastiques.

Or, en 1830 la reine tombe subitement et gravement malade, et comble de malheur son Premier ministre et amant Andriamihaja meurt dans des conditions mystérieuses et est prestement remplacé par Rainiharo, son concurrent du même clan roturier Tsimiamboholahy (protecteur de l’idole Rakelimalaza), ce avec l’assentiment intéressé de Rainijohary, le chef du clan concurrent Tsimahafotsy (protecteur de l’idole Rafantaka).

Cette alliance clanique est destinée à fermer hermétiquement Madagascar, en particulier aux influences européennes par la religion et l’éducation.

La religion catholique est particulièrement visée, et en 1832 Monseigneur Solages qui devait venir soulager la conscience des quelques catholiques malgaches de l’Imerina, succombe aux fièvres sur son trajet vers Antananarivo, ayant été, sur ordre exprès des autorités malgaches, laissé sans soins.

La chasse aux Chrétiens bat son plein en 1834, tandis que début 1835 commencent deux expéditions militaires placées successivement sous les hauts commandements de Rainijohary et de Rainiharo, pour tenter de reprendre le contrôle du Grand Sud de Madagascar passé en rébellion.

C’est un double échec.

Les deux chefs militaires les plus hauts gradés ne réussissent à réchapper de cette catastrophe militaire qu’avec l’aide providentielle du Français Jean Laborde précipitamment élevé au grade de XII Voninahitra (ce qui, aujourd’hui, équivaudrait à général d’armée)…

Et en 1836, les derniers missionnaires anglais, précédemment appelés par le Roi Radama 1er à œuvrer pour le progrès à Madagascar dans différents métiers, doivent quitter définitivement Madagascar.

C’est un choix de fermeture qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées et avec les réserves d’usage, les plus dures heures de la fermeture totale du Japon durant une période précise de l’ère Tokugawa…au XVIIème siècle, vers les années 1630. Sachant que la fermeture du Japon ne s’était jamais accompagnée d’une chasse aux sorcières étrangères, les apports étrangers étant seulement filtrés pour être mieux assimilés…

                                                                         **

LA PRISE DE DECISION – LE DEROULE DE L’EXPEDITION ET DES POURPARLERS – POUR QUELS RESULTATS ?…- 

Tel est le contexte qui va décider la Reine Ranavalona 1ère à envoyer en Europe une Ambassade en 1836…laquelle ressemble à une véritable expédition, tant quant aux conditions de son périple que quant à la qualité de ses membres.

La reine et son gouvernement ont le sentiment que la France et l’Angleterre vont se liguer pour reprendre pied à Madagascar.

C’est pourquoi, dans les messages écrits que Ranavalona 1ère adresse à ses pairs français et anglais, et qu’elle confie à ses ambassadeurs, les termes employés sont durs et expéditifs : « Ranavalomanjaka ne tolère aucune immixtion étrangère chez elle, à bon entendeur salut ! », ainsi peut se résumer et être interprété le ton de ces messages…très peu diplomatiques.

Ceci ne laisse que très peu de marge et de latitude langagières aux ambassadeurs (Andriantsitohaina, Andriantseheno et Ramanakoraisina, secondés par les lettrés Rasatranabo et Raharolahy) choisis par la reine malgache.

Or, les deux premiers chefs de délégation sont des militaires portés à une stricte obéissance, lesquels d’ailleurs, surtout Andriantsitohaina, IX Voninahitra, avaient auparavant participé aux opérations militaires contre Gourbeyre en 1829.

Puis, c’est dans la précipitation et l’improvisation, ce moyennant un marchandage quelque peu gênant avec le capitaine Garnot, un riche marchand français basé à Bordeaux qui fait commerce de sa cargaison, que les ambassadeurs peuvent embarquer sur le navire marchand « La Mathilde ».

D’emblée, les ambassadeurs malgaches, qui font escales successives à La Réunion et à l’Ile Maurice, se heurtent à une sorte d’incompréhension de leurs hôtes anglais, le gouverneur de l’Ile Maurice, Sir Nicolay, jouant du légendaire humour british et se plaisant à constater que « les airs sont différents, car nous avons un roi et vous une reine », tout en se montrant provocateur, ce jusqu’à déclarer tout de go : « le roi exige des preuves de bonne amitié plus fortes que de simples paroles d’ambassadeurs » !!…

Mais ce n’est pas tout.

Les Anglais sont obsédés par la question suivante : « possédez-vous Madagascar en entier ? ».

Quant à La Réunion, – l’Ile Bourbon, comme on le disait à l’époque – il n’y eut auparavant tout simplement pas d’accueil personnel de la part du gouverneur volontairement méprisant, dont les adjoints disaient aux ambassadeurs malgaches qu’il ne pouvait venir à leur rencontre, car il était malade…!

Parvenus enfin à Londres au bout d’un périple très éprouvant qui les virent faire escales successivement à l’Ile Sainte-Hélène puis au Havre, se trouvant dans ce port français en pleine tempête et cloués un certain temps au lit à cause d’une mauvaise grippe, dans la capitale britannique où ils sont en pleine admiration des rues et bâtiments impeccablement entretenus, les ambassadeurs malgaches négocient très difficilement avec Lord Palmerston, le Secrétaire d’Etat au Foreign Office, les termes improbables d’un projet de convention anglo-malgache qui ne va aboutir sur aucun accord quelconque, même partiel.

L’échec est donc patent, mais les ambassadeurs, qui font cependant sensation de par leur bonne tenue et attitude, sont correctement traités et reçus en février 1837 par le roi Guillaume IV et sa cour tant à Saint-James qu’à Windsor, où la reine Adélaïde leur prodigue, à l’intention de la reine Ranavalona 1ère, les conseils d’une femme éprise de religiosité chrétienne (la scène de leur réception sera immortalisée par le fameux peintre Henry Room – cf. photo ci-dessus).

Par la suite à Paris en mai 1837, nos ambassadeurs sont reçus par le comte Molé, Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères du Roi des Français, Louis-Philippe 1er.

Les hautes autorités françaises leur réservent un accueil chaleureux, ce qui contraste avec une certaine froideur anglaise, tant à l’Ile Maurice qu’à Londres, et alors même que les récriminations françaises étaient plus virulentes que les réserves anglaises.

Cette chaleur relationnelle va jusqu’à la réception des ambassadeurs malgaches par les souverains français dans leur château familial de Saint-Cloud, au milieu des nombreux enfants de ces souverains qui se montrent volontiers curieux des us et coutumes malgaches.

Les autorités françaises ne manquent d’ailleurs pas d’encourager à une certaine ouverture de Madagascar. Leur message est clair : « Madagascar peut devenir quelque chose »…à condition que la Grande Ile s’ouvre…

Cependant, contrairement au souhait de la reine Ranavalona 1ère et de son gouvernement, au départ aucun projet de convention ou d’accord n’était prévu avec la France, de sorte que le séjour parisien des ambassadeurs malgaches n’eut d’intérêt que sur le plan relationnel personnel.

Mais, sur ce plan là, ce fut réussi, car ils furent même sollicités de toutes parts dans le milieu diplomatique de Paris.

                                                                               ***

LE RETOUR DANS L’OUBLI…

Le chemin de retour des ambassadeurs malgaches au pays fut aussi éprouvant que le périple de l’aller.

Vents, tempêtes et courants contraires furent leur lot.

Mais, ceci n’était pas grand’chose à côté des déceptions auxquelles ils durent faire face à leur retour à Antananarivo.

De fait, devant la gravité de la situation tant intérieure malgache que sur le plan extérieur, le rapport que les ambassadeurs ne manquèrent pas de rédiger est vite relégué aux oubliettes…

C’est que les relations franco-malgaches s’aggravent brusquement.

C’est ainsi que la France ne s’embarrasse plus de quelque convenance que ce soit et n’a de cesse d’exercer de fortes pressions militaires sur les côtes malgaches à l’Est et au Nord, en particulier face à Diego-Suarez.

Les échanges de notes acerbes entre le Premier ministre Rainiharo et le Comte Molé se multiplient.

Rien n’y fait.

Et, dès 1840 la France se décide à faire tonner le canon et à prendre possession de Nosy-Be.

Les évènements se précipitent.

Madagascar est dangereusement enserrée dans la spirale coloniale agressive et dans un enfermement psychologique suicidaire de ses dirigeants, que la mort de Rainiharo en 1852 va accentuer…

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo*

*  Auteur de l’ouvrage « La geste éphémère de Ranavalona 1ère, l’expédition diplomatique malgache en Europe, 1836-1837 », L’Harmattan, 1997, où sont évoqués en détail et dans la chronologie des faits tous les tenants et aboutissants de cette ambassade itinérante, et dont les contours reflètent une audace certaine de la part de la Reine Ranavalona 1ère et de son gouvernement dans le contexte international du moment, ambassade qui, sans doute, eût pu aboutir à des résultats plus positifs si elle avait été mieux conçue, préparée et menée.

Livre la geste épéhémèreLivre la geste épéhémère 2

**  Ce tableau de Henry Room avait été conservé au siège central de la London Missionnary Society à Londres. En 1963, mon père, Pierre Razafy-Andriamihaingo (appartenant au même clan nobiliaire des Andriandrnando de l’ambassadeur Andriantsitohaina), alors premier ambassadeur de Madagascar près la Cour de Saint-James, avait obtenu de cette institution anglaise le don de ce tableau historique à Madagascar et il décida qu’il fût offert au Musée du Rova d’Antananarivo. La cérémonie officielle de remise eut lieu en 1964 de façon solennelle et en la présence exceptionnelle de Philibert Tsiranana, alors Président de la République malgache. Depuis 1975 avec l’instauration du régime socialiste de Didier Ratsiraka ledit tableau historique fut déplacé du Rova d’Antananarivo au Ministère des Affaires étrangères, puis plus tard en fut déménagé pour une destination à ce jour mystérieusement inconnue…Entre-temps, certaines copies de ce tableau avaient été réalisées…avec plus ou moins de réussite…

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Reproduction, même partielle, interdite des textes et des illustrations

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LEE KUAN YEW, LE « DE GAULLE SINGAPOURIEN »

lee et chirac

Lee Kuan Yew acceuille Jacques Chirac à Singapour – février 1996 – , photo extraite des Mémoires de Lee Kuan Yew (cf. ci-dessous en fin d’article). Droits réservés, reproduction interdite.


                                        LEE KUAN YEW, LE « DE GAULLE SINGAPOURIEN »

Singapour.

Voilà un petit Etat par la superficie, à peine 620 Km2, dont la capitale porte le même nom, mais grand par ses réalisations avec un taux d’alphabétisation de près de 93% et des activités économiques sélectives autour de l’agriculture, de l’industrie électronique, pétrochimique et du raffinage, sans compter un tourisme florissant.

Certes, le système institutionnel et politique se base sur un régime républicain de type parlementaire très autoritaire, avec un chef d’Etat dépourvu de pouvoirs politiques mais avec un chef de Gouvernement puissant.

La stabilité du pays ne se dément pas depuis son indépendance acquise en 1965, non sans avoir connu un processus très éprouvant socialement et politiquement.

Mais, en quelques années les résultats sont là dès la fin du XXème siècle : Singapour avait atteint dans les années 1990, à peine vingt-cinq ans après son indépendance, le 9ème rang mondial du PIB par habitant.

Et, à l’aube du XXIème siècle le monde ne pouvait que constater que Singapour possède la meilleure compagnie aérienne de la planète avec un aéroport d’un dynamisme sans égal et un port jouissant d’un trafic commercial sans cesse en augmentation.

Un homme est à l’origine de cette montée vertigineuse au développement :

. Lee Kuan Yew.

Mais, ceci a été précédé par une longue période de gestation, de combats, d’épreuves et de gouvernance agitée mais finalement aguerrie.

C’est en cela, qu’en se gardant bien de faire des parallèles quelque peu hasardeux, nous considérons que le parcours de Lee Kuan Yew, le résistant pour la liberté et la dignité des siens et le chantre du rassemblement d’une nation, n’est pas sans similitudes avec celui d’un général De Gaulle qui, lui, durant la seconde guerre mondiale et l’après-guerre, dut faire face aux velléités de domination américaine et au système intégrateur de l’OTAN.

                                                                              **

SERENITY

« Reflets », mini-vitraux en forme de paravent en quatre volets – Jipiera – Reproduction interdite –

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Lee Kuan Yew est incontestablement le père fondateur d’une nation singapourienne, née dans la douleur et dont personne ne pariait sur sa survie.

Comment l’ancien comptoir britannique des temps de la colonisation, comment le territoire situé au bout de la péninsule malaise occupé par le Japon début 1942, puis repris par les Britanniques en septembre 1945, est-il devenu ce phare de l’Asie du Sud-Est ?

La menace communiste, importée à la fois de Chine continentale et de la Malaisie voisine avec un puissant parti communiste malais, semble jugulée dès 1948 sur fond d’état d’urgence décrété par les autorités britanniques.

Mais, peu à peu se forme à Singapour même dans le début des années 1950 un sentiment authentiquement national dont l’avocat Lee Kuan Yew devient vite le héraut par sa capacité à surmonter les antagonismes fondés sur le principe communautaire.

Il s’agit là d’une performance extraordinaire dans la mesure où Singapour est une métropole multiraciale où Chinois, Hindous, Malais et Anglais, Bouddhistes, Musulmans, Chrétiens et Marxistes, forment séparément des communautés distinctes et, souvent, adversaires, pour lesquels au surplus leurs langues respectives, le malais, le mandarin, le tamoul, le dialecte local singapourien et l’anglais doivent pouvoir être maintenues au sein de l’administration et dans l’éducation.

Si bien qu’en 1956 et en 1957 Lee Kuan Yew figure parmi les membres de la délégation multipartite devant négocier à Londres une nouvelle constitution pour Singapour, et à l’issue des pourparlers le principe de l’autonomie de ce territoire est décidé en mars 1957.

Quelques mois après, en août 1957, la Fédération de Malaisie devient indépendante. Dès lors, le sort de Singapour tend à se détacher nettement de celui de la puissante Malaisie voisine. De fait, c’est à l’issue des nouveaux pourparlers intervenus à Londres en mai 1958, et auxquels Lee Kuan Yew participe à nouveau, que l’autonomie de Singapour devient effective.

L’année suivante en mai 1959 le parti d’Action populaire (PAP), dont Lee Kuan Yew en est le leader, remporte une écrasante majorité aux élections législatives, ce qui le propulse à la fonction nouvelle de Premier ministre du nouvel Etat Autonome de Singapour.

La Malaisie voisine appelle, par la voix de son Tunku, Abdul Rahman (le chef, quasi-souverain selon la tradition royale malaise), à une étroite coopération politique et économique entre la Malaisie, Singapour et les territoires de Bornéo placés sous l’autorité de Kuala Lumpur.

C’est que la Malaisie s’inquiète terriblement de voir en Singapour un bastion échappant à son emprise et à ses vues géostratégiques.

Mais, comme tant la Malaisie que Singapour doivent lutter contre un ennemi commun, le parti communiste solidement présent ici et là, et considérant qu’au sein même du PAP une branche procommuniste s’en est détachée pour former le « Barisan Sosialis » favorable à une alliance fraternelle entre la Malaisie, Singapour et Bornéo, Lee kuan Yew doit manœuvrer subtilement pour finalement couper l’herbe sous leurs pieds aux communistes en proposant lui-même en septembre 1961 « la bataille pour la fusion » de Singapour avec la Fédération de Malaisie.

Lee Kuan Yew gagne son pari puisqu’à l’occasion d’un référendum de septembre 1962, les Singapouriens votent pour la fusion avec la Fédération de Malaisie. Fort de ce succès, et les communistes étant provisoirement éliminés de la compétition politique, Singapour peut déclarer son indépendance le 31 août 1963.

Intégré au sein de la Grande Malaisie le mois suivant, Singapour fait alors partie intégrante d’un vaste ensemble territorial fédéré comprenant, outre la Malaisie dite « péninsulaire », Sarawak et Sabah, ce qui suscite chez l’autre grand voisin, l’Indonésie, une vive réaction qui se traduit par la « Konfrontasi » (politique délibérée de confrontation) avec la Grande Malaisie.

Mais, avec l’impossibilité pour le PAP (parti au pouvoir à Singapour) de faire siéger suffisamment de députés au parlement de la Malaisie péninsulaire, les difficultés relationnelles commencent entre celle-ci et Singapour, dont la voix reste muette à Kuala Lumpur.

A ceci s’ajoute l’activisme nationaliste et pan malais d’un Syed Ja’afar Albar, le puissant secrétaire général de confession musulmane de l’UMNO (United Malays National Organization), qui prend prétexte de la propension singapourienne à pratiquer une diplomatie séparée de celle de la Malaisie péninsulaire, pour agir en fait en sous main en appui au Tunku malais.

Pour affaiblir et, espère-t-il, pour mettre à bas le gouvernement de Lee Kuan Yew, dont l’arrestation personnelle est d’ailleurs programmée en hauts lieux en Malaisie, Syed Ja’afar Albar saisit l’occasion du jour anniversaire de Mahomet pour orchestrer en juillet et septembre 1964 d’énormes émeutes communautaires ethniques à Singapour.

Les forces armées britanniques étant appelées à la rescousse pour rétablir l’ordre, et Lee Kuan Yew campant dans sa posture de rassembleur des singapouriens, riposte en organisant l’année suivante la Convention Solidaire Malaisienne afin de promouvoir une « Malaisie malaisienne », c’est-à-dire multicommunautaire.

Et, pour bien marquer sa différence avec le Tunku malais, dont cependant il respecte par ailleurs l’autorité, mais chez lui en Malaisie, le Premier ministre singapourien accentue les initiatives de sa diplomatie autonome.

Devant de tels développements, la Malaisie par la voix de son leader, le Tunku Abdul Rahman, saisit le prétexte de ce qu’elle considère comme une provocation pour plaider auprès du gouvernement britannique, qui se pose en amiable compositeur du différent malayo-singapourien, le départ de Singapour de la Fédération de Malaisie.

La rupture définitive intervient le 9 août 1965 : Singapour se sépare définitivement de la Grande Malaisie et jouit de sa pleine indépendance.

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« La famille citron », pastel sec – Jipiera – Reproduction interdite

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Cette mutation institutionnelle est le début de tout.

Car, Singapour, dont les marges de manoeuvre furent réduites jusque là, ne craint plus de s’attirer les foudres dominatrices de la Grande Malaisie, ni les conseils plus ou moins avisés de l’ancienne puissance coloniale, le Royaume-Uni, dont les forces armées, présentes en 1965 pour mâter les émeutes pro-communistes et pro-malaises, ne se retirèrent qu’en 1968, ni non plus les menaces répétées de communistes empêcheurs d’unité singapourienne et semeurs d’insécurité.

Lee Kuan Yew l’avoue lui-même avec cette franchise qui dessine un de ses traits de caractère, et les manifestations quotidiennes de ses tendances autoritaires se mesurant avec évidence, sa façon brutale de traiter ses opposants était la seule méthode pour assurer sécurité et stabilité.

De même, l’avocat qu’il fut, et le demeurant dans l’âme, s’est bien souvent laissé aller à une pratique « peu orthodoxe » des droits de l’Homme et de la Démocratie, qu’il attribue, non sans malice, à son hérédité chinoise (il est descendant à la troisième génération d’immigrants chinois originaires du Guangdong), « cherchant toujours à avoir raison, non à être politiquement correct » et se mêlant de tout, jusqu’à conseiller aux hommes d’épouser des femmes instruites et diplômées (allusion et forme d’hommage à sa propre femme, Kwa Geok Choo, également membre du Barreau de Singapour, donc avocate, qui en effet en imposait).

Il qualifie lui-même Singapour, un Etat qui connaît le parcours « du tiers-monde à la prospérité », comme un « Etat-nounou », tant il souhaitait que règnent la sécurité, la propreté et l’agrément des quartiers.

Mais, plus sérieusement, les affaires intérieures de Singapour étant réglées, c’est sur le plan diplomatique que Lee Kuan Yew rayonna incontestablement durant toutes ces années allant de 1965 à 1990, date à laquelle, de lui-même il démissionna de ses hautes fonctions de Premier ministre pour se ranger dans une fonction honorifique, taillée pour lui seul, celle de « Senior Minister ».

L’ancienne « bête noire » de la Malaisie et des Malais, autrefois craint en Indonésie aussi, est devenu un médiateur avisé et recherché, en particulier en cette période de Noël 1997 où, en pleine crise intérieure en Indonésie, c’est la propre fille de Suharto, l’ancien homme fort de ce puissant pays voisin, qui fit appel à lui pour tenter de désamorcer une situation politique ouverte à tous les dangers.

Avec les hauts dirigeants chinois, Lee Kuan Yew eut également à beaucoup dialoguer et à se concerter, notamment avec un Jiang Zemin, actif Président d’une Chine devenue hyper puissante mais féru de poésies, ou avec un Deng Xiaoping, « haut comme trois pommes mais un géant parmi les hommes », pour aplanir les incompréhensions et tensions en Asie du Sud-Est.

Il était notamment à l’œuvre, entre les Etats-Unis, la Chine et Taïwan pour tenter de solutionner le difficile et complexe écheveau diplomatique autour du statut et du sort à réserver à l’ancienne Formose.

La marque d’un grand homme d’Etat, c’est aussi savoir s’entourer, faire confiance, et souder une équipe composée d’éléments de différentes origines tant sociales qu’ethniques.

A ce titre, Lee Kuan Yew sut s’adjoindre ces types d’hommes. Ils ont pour noms : Keng Swee, Raja, Kim San, Toh Chin Chye, Ong Pang Boon, Eddie Barker, Yong Nyuk Lin, Kenny Byrne et Othman Wok. L’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew l’avoue lui-même : faire miroiter des intérêts économiques communs, si forts soient-ils, ne suffit pas à gommer les divisions entre communautés ethniques.

Nous le citons : « Le temps a montré que le magnétisme des intérêts économiques communs ne parvient pas à triompher des allégeances raciales ».

In fine, Lee Kuan Yew donne pour l’avenir de son pays, cet « Etat-Cité » qu’il compare bien volontiers à la prospère Athènes, cet avis « avisé » par lequel nous concluons cet article, et qui pourrait s’appliquer à d’autres pays :

« Nous avons…de meilleures chances de ne pas échouer si nous restons fidèles aux principes qui nous ont aidés à progresser : cohésion sociale au travers du partage des bénéfices du progrès, égalité des chances pour tous et méritocratie, chaque poste étant pourvu par le meilleur ou la meilleure, en particulier au sein du gouvernement ».

Les leçons à en tirer…pour Madagascar et les Malgaches sont nombreuses…N’en disons pas plus…

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo

• Les développements ci-dessus s’inspirent en grande partie des Mémoires de Lee Kuan Yew lui-même, 2 volumes parus aux éditions « Lee Kuan Yew School of Public Policy, National University of Singapore » en accord avec « Harper Collins Publishers », 2011.

Je remercie vivement S.E.M Tan York Chor, Ambassadeur de Singapour en France, qui m’a fort aimablement offert ces deux volumes des Mémoires de Lee Kuan Yew, et dont les éclairages sur son pays m’ont aidé à mieux prendre la mesure de l’originalité de son développement.

Article soutenu par : « FOCUS CHINE – YING & JP ASSOCIES »

 

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