XIVème INVITE DE LABODIPLO – Mboara ANDRIANARIMANANA : Réalités nationales et politique étrangère.

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« Montagnes et rizières » (JPRA)


XIVème INVITE DE LABODIPLO – MBOARA ANDRIANARIMANANA : REALITES NATIONALES ET POLITIQUE ETRANGERE

Fidèle aux orientations qu’il s’est fixées depuis sa création il y a plus de trois ans, LaboDiplo les poursuit ici très volontiers, notamment grâce aux contributions inédites de ses invités, étrangers comme malgaches, qui par leurs compétences signalées et leurs opinions aussi diverses qu’enrichissantes, nourrissent réflexions et actions au service d’un réel développement de Madagascar.

LaboDiplo ne les remerciera donc jamais assez.

Aujourd’hui, le plaisir est pour nous de lire une personnalité hors pair, qui assurément a compté, compte et comptera dans le développement de la quatrième plus grande île du monde.

Il s’agit de Mboara Andrianarimanana. Il est notre XIVème invité.

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Mboara Andrianarimanana est un éminent Juriste publiciste de l’Université de Madagascar, qui s’est par la suite spécialisé, en particulier en Gestion de conflits (négociation, médiation et arbitrage à la Hubert Humphrey Followship Program de l’University of Minnesota), et en Media management à l’University of Missouri of Columbia. Il est aussi ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN de Paris).

Ainsi solidement formé, depuis 1986 il est Consultant international maintes fois sollicité, à son expérience s’ajoutant de hautes responsabilités publiques de 2002 à 2009 en ayant servi comme Conseiller juridique du Ministre malgache des Affaires étrangères, puis Secrétaire général du Ministère des affaires étrangères, ce durant cette période faste où Madagascar savait affirmer, avec l’optimisation que l’on sait, ses options à l’International.

Depuis 2010, il a repris ses travaux de consultance nationale et internationale, en particulier en tant qu’expert en gouvernance.

Pour ma part, je n’oublie pas que Mboara Andrianarimanana est un grand spécialiste de l’Asie du Sud-Est, en particulier du monde malayo-indonésien, et qu’à ce titre il avait été nommé Ambassadeur de Madagascar en Indonésie et en Malaisie, le coup d’Etat sanglant de mars 2009 l’ayant fort malheureusement empêché de rejoindre son poste.

Ajoutons que Mboara Andrianarimanana est dans la continuité d’un haut héritage puisqu’il descend en ligne directe de Ramaniraka, Ambassadeur et Ministre (qui dirigea notamment avec le ministre des affaires étrangères de l’époque la dernière ambassade royale malgache en Europe – voir sur ce même site l’article « La dernière ambassade royale itinérante malgache de 1882 » daté du 6 janvier 2015 – ). Epoux de la Princesse Ravolana, Ramaniraka descend lui-même du Prince Rafondrazaka (cf. sur ce site l’article intitulé « Dynasties royales et princières de Madagascar » daté du 28 janvier 2016 ), originaire d’Anosimiarinimerina, le rangeant ainsi que sa descendance parmi les Zanak’Andriana et Andriamasinavalona.

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Merci vivement donc à Mboara Andrianarimanana d’avoir promptement répondu positivement à l’invitation de LaboDiplo pour nous éclairer sur ce qui, assurément, constitue le socle d’une optimisation nécessaire de la politique étrangère de la quatrième plus grande île du monde, que nous n’avons de cesse, dans les colonnes de LaboDiplo, de prôner.

Cher Mboara Andrianarimanana, à vous la parole !

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« Montagnes si belles… » (JPRA)


                                REALITES NATIONALES ET POLITIQUE ETRANGERE

La politique étrangère de toute nation constitue un reflet de sa politique nationale, sa vision du monde, de la place et du rôle qu’elle estime pouvoir tenir dans le concert des nations.

Le credo des dirigeants successifs depuis l’indépendance est de parvenir à un développement rapide et durable, et la diplomatie malgache a été axée vers l’accomplissement de cet objectif. Les efforts ont été pour la plupart du temps orientés vers la captation d’investissements étrangers et d’aide financière en provenance des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux. Le pays reste ainsi dépendant des capitaux étrangers, faute d’avoir disposé d’une vision claire du type de développement qui prend suffisamment en compte les réalités nationales. Il en résulte un manque d’appropriation de la part de la population, qui ressent les  mesures prises par les gouvernements comme relevant du diktat des partenaires étrangers. Cette incompréhension provient du fait que la vision du développement n’est pas toujours partagée. Par ailleurs, sous prétexte de l’ouverture au monde, la tentation est grande de négliger l’importance de l’identité nationale dans nos relations avec l’étranger.

A-  Quel développement  pour notre pays ?

  • Pas de développement sans démocratie

Le développement prôné par nos différents stratèges jusqu’ici s’est limité au seul progrès matériel. Mais l’accroissement de richesse est resté hypothétique, ce qui a écarté du jeu les populations concernées. De plus, l’on a toujours fait fi de l’instauration effective de la démocratie[1], fut-elle sociale ou politique. Or la démocratie est indispensable à un meilleur fonctionnement de l’appareil d’Etat et des institutions en général, rendant ainsi possible un partage équitable des richesses et la  justice sociale. De par le passé, le phénomène de « croissance sans développement » fut l’une des sources des crises politiques à Madagascar. La grande dépendance vis-à-vis des capitaux et aides étrangères a eu comme conséquence la limitation de  l’accroissement de richesses autour des sociétés « étrangères » et autres prédateurs que constitue la bourgeoisie bureaucratique, sans se propager dans l’ensemble du pays.

  • Pas de développement sans stabilité politique

Le développement est aussi tributaire de la stabilité politique. Il est communément admis que parmi les obstacles freinant le développement des pays d’Afrique se trouve en premier lieu l’instabilité. En effet, sans stabilité politique, il n’y aura pas de confiance de la part des investisseurs. Concernant Madagascar, le processus de normalisation de la vie politique a été entamé avec les élections présidentielles de 2013, suivi de la  mise en place de l’Assemblée Nationale, et des élections communales et sénatoriales. Bien que le parlement ne soit pas homogène, l’on peut dire que la majorité présidentielle est stable. Le nouveau rapport des forces issu des élections communales et sénatoriales se traduit cependant par un certain monolithisme qui peut mettre en danger la crédibilité de notre démocratie[2].  Les scores « a la soviétique » engrangés par les partis au pouvoir en Afrique ne sont pas gages de légitimité : les observateurs y voient au contraire manipulations de votes, recours abusif aux prérogatives de puissance publique etc…

  • La dimension culturelle

La reconnaissance de la dimension culturelle dans toute politique de développement est tout aussi primordiale. Tout pays doit adopter un modèle de développement adapté à sa culture nationale. Madagascar, dont la culture nationale repose sur la quête permanente d’harmonie, doit affermir et actualiser cet acquis, c’est à dire mettre en valeur sa différence tout en la rendant intelligible aux autres. L’économie étant un subséquent du modèle culturel, il ne suffit pas d’assumer cet héritage mais le rendre opérationnel pour répondre aux attentes de la population. D’où l’importance du raffermissement de l’identité nationale

B- Raffermissement de l’identité nationale

1)         Respect de la diversité culturelle

Madagascar est une île ouverte aux différentes influences. Les recherches scientifiques reconnues jusqu’à présent font état du fait que les différentes ethnies de Madagascar disposent d’un fonds culturel commun, la culture austronésienne avec toutefois des influences diverses (africains, arabes, européens) selon les régions. A ce groupe de base se sont ajoutés les apports des Indiens et Chinois qui se sont établis plus récemment.

L’existence d’une société multiculturelle est un atout et une richesse qu’il faut exploiter pour intégrer la Grande île dans les différents grands ensembles (africain, arabe, et asiatique).  Il convient donc d’ancrer l’identité nationale malgache sur la reconnaissance de la diversité culturelle. Le raffermissement de l’identité nationale basée sur le principe « Unité dans la diversité » devrait d’ailleurs conduire à la consolidation de l’Unité Nationale.

2) La mondialisation et l’exception culturelle

  1. souveraineté et mondialisation.

La mondialisation s’accompagne d’une uniformisation culturelle. Concrètement la culture occidentale s’impose partout. Mais curieusement, c’est dans les bastions occidentaux que l’on retrouve de plus en plus une vague populiste qui prône le repli identitaire[3].

Les pays périphériques comme Madagascar, avec le contexte qui leur est spécifique (éloignement, retard technologique…)  ne peuvent qu’accepter l’ouverture au monde. La crainte de vassalisation ne peut plus être de mise, et ce d’autant plus que la politique d’ouverture ne signifie en rien dessaisissement de souveraineté. En réalité, les risques d’atteinte à la souveraineté et à l’autorité de l’Etat proviennent aujourd’hui des conflits internes et des actes de grand banditisme poussé au  paroxysme du fait de la grande corruption qui prévaut notamment au sein des corps censés faire appliquer la loi.

  1. L’exception culturelle, pour ne pas devenir un simple consommateur anonyme.

Sur le plan économique, l’insignifiance du marché malgache nous éloigne pour le moment des luttes d’influence que se livrent les compagnies transnationales[4]. Il est à craindre que l’évolution des relations économiques internationales, à laquelle s’ajoute notre incapacité de mettre en place une bonne gouvernance, pousse la Grande ile sur la voie de la marginalisation. Comment alors faire entendre nos voix dans un monde ou les frontières physiques sont tombées, entraînant pour les petits pays un risque de perte d’identité et de phagocytose. La solution, bien que cela puisse être à première vue paradoxal, consiste à renforcer notre identité culturelle pour ne pas devenir de simples consommateurs anonymes au sein du village global. Et à cet égard, Madagascar présente plusieurs particularités, présentées auparavant comme un handicap, mais qu’il faut désormais valoriser :

–          notre pays est le seul grand pays francophone dans un univers essentiellement anglophone.

–          Notre population est à majorité chrétienne avec des dirigeants politiques essentiellement chrétiens dans une région à majorité musulmane et hindoue.

–          Madagascar est peuplé d’une population de culture Austronésienne dans un pays géographiquement situé en Afrique.

  1. S’affranchir de la dualité Afrique/Asie.

Vestige du grand continent Gondwana, Madagascar est un carrefour entre l’Asie et l’Afrique. Mais jusqu’ici, la Grande île n’a pas su tirer profit de cette situation particulière. Au contraire, l’appartenance à ces deux mondes fut paralysante du fait que l’idéologie dominante, en voulant imposer une définition uniforme de l’unité nationale,  a toujours utilisé les origines raciales et ethniques pour diviser (et opposer entre eux) les habitants de l’île. Aujourd’hui il importe d’inverser cette dynamique, non pas en refoulant l’attachement des Malgaches à leurs racines diverses, mais en mettant en exergue le fait que l’existence d’une société multiculturelle constitue une richesse pour Madagascar. Notre appartenance culturelle à deux continents serait alors un atout non négligeable pour le développement. Et ce d’autant plus que notre situation particulière fait de nous un tremplin privilégié pour le commerce international, mais aussi une plate-forme industrielle pour tout investisseur en quête de compétitivité et désireux d’exporter vers l’Afrique Australe, vers la zone Océan Indien ou vers l’Asie.

Encore faut-il que nous soyons conscients de ces atouts. A l’analyse, Madagascar ne s’est jamais doté ni d’une vraie politique africaine, ni d’une politique tournée vers l’Asie.

L’Afrique est trois fois plus vaste que l’Europe, et possède une réserve immense  de matières premières, de pétrole, et de produits miniers. La population africaine est passée en vingt ans de 700 millions à 1,2 milliard d’habitants, et sera un atout non négligeable. L’Afrique est riche de ses différences de culture, de la diversité de ses populations qui ont leur spécificité du Nord au Sud, ainsi que dans les îles de l’Océan Indien. A ces différents titres, l’Afrique peut constituer une vaste zone de libre-échange et devenir un partenaire commercial crédible. Ces dix dernières années, l’Afrique a d’ailleurs connu une croissance de  5,5% par an en moyenne, et cela va se poursuivre jusqu’en 2025 estiment les experts.

Concernant l’Asie, Madagascar est de tout temps reconnu comme la frontière occidentale de l’espace austronésien[5]. Depuis une vingtaine d’années, des hommes d’affaires malais, indonésiens et philippins manifestent leurs intérêts pour développer les échanges économiques avec la Grande Ile. Il faut noter que pour nombre de ces cousins éloignés, l’existence d’une descendance malayo-indonesienne dans l’Océan Indien (donc en Afrique) constitue une fierté car elle traduit la splendeur des traditions maritimes des peuples austronésiens lesquels ont bravé des mers hostiles sur des milliers de kilomètres pour rejoindre Madagascar.

Mais le blocage provient semble-t-il de la frilosité de la partie malgache, non seulement des autorités politiques, mais aussi des opérateurs économiques: à l’allure où vont les choses, il est encore illusoire d’envisager que des produits malgaches puissent percer le vaste marché des pays de l’Indian Ocean   Rim, ou de l’ASEAN.

Mboara Andrianarimanana

[1] Rappelons nous que depuis la réunion ministérielle de Lomé avec les pays ACP, en novembre 1995, le respect des droits de l’homme, de la démocratie et de l’Etat de droit ainsi que la bonne gestion des affaires publiques sont tenues en compte dans les  relations entre l’Europe et ces pays ACP

[2] Des signes indiquent l’affaiblissement de la démocratie à Madagascar : l’adoption d’un Code de la Communication jugé liberticide par la presse, la non reconnaissance d’une opposition officielle.

[3] L’épisode de la récente élection présidentielle aux Etats-Unis, avec la victoire de Donald Trump, marque les esprits. Il en est de même de la montée en puissance des forces dites d’extrême droite en Europe.

[4] Des velléités existent toutefois  de la part de certaines puissances étrangères de faire main basse sur nos ressources naturelles

[5] A certains points de vue, Madagascar est inclus dans ce qu’on appelle le « domaine indonésien », avec la Malaisie, le Nord de Bornéo, et les Philippines.

JEAN XXIII ET LE CONCILE VATICAN II

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Couverture de la Déclaration Apostolique « Humanae Salutis », du 25 décembre 1961


Le 11 octobre 1962 s’ouvrait solennellement au Vatican le Concile Vatican II, .

Un évènement planétaire, ainsi que le soulignait fort justement le Général de Gaulle à l’époque, car ce concile allait ouvrir l’Eglise Catholique à l’internationalisation, but pourtant déjà fixé par le premier Concile du Vatican de 1870.

Evoquons ses tenants et aboutissants.

                                                                JEAN XXIII ET LE CONCILE VATICAN II

Il n’est pas fréquent que les relations internationales du Saint-Siège, une personnalité internationale unique en son genre, on le sait, soient évoquées.

Nous l’avons fait sur ce même blog dans un article intitulé « La diplomatie avant-gardiste du Saint-Siège », daté du 27 septembre 2013.

Cette fois-ci, il nous plaît d’évoquer, bien modestement, tant la signification que la portée universelle du Concile Vatican II, sous l’empire duquel vit l’Eglise catholique d’aujourd’hui depuis soixante ans maintenant, sont à souligner.

C’est d’ailleurs de Gaulle qui disait en 1962, lors d’une de ses rencontres avec le Cardinal De Marty : « Le Concile Vatican II est l’évènement le plus important du siècle, car on ne change pas la prière d’un milliard d’hommes sans toucher à l’équilibre de toute la planète » !

                                              LA PROMESSE FAITE A L’EVANGILE

Jean XXIII y pensait dès son couronnement en 1959,  mais tout commence réellement à l’occasion de la célébration du 80ème anniversaire du Pape Jean XXIII prévue pour le 4 novembre 1961, qui marque aussi le 3ème anniversaire du couronnement de Sa Sainteté.

Tous les Etats du monde sont invités à se faire représenter, chacun, par une mission diplomatique spéciale, et tous sont venus.

Il est vrai que ce pape est déjà auréolé grâce à ses talents au service de la Paix, notamment à l’occasion de la grave crise de Berlin d’août 1961, raison pour laquelle sans aucun doute Krouchtchev avait tenu à envoyer à Jean XXIII un  message personnel d’une chaleur signalée à l’occasion de ce double anniversaire.

La France, la Fille aînée de l’Eglise, se fait représenter par une mission importante conduite par Edmond Michelet, ministre d’Etat, héraut de la pensée catholique militante dans la vie politique et culturelle française, et comprenant deux ambassadeurs dont celui accrédité près le Saint-Siège.

Mais, c’est l’Italie – qui s’en étonnerait ? – qui envoie la mission la plus importante avec à sa tête le président du Conseil lui-même, Amintore Fanfani, qui est secondé par son ministre des Affaires étrangères et quatre autres membres de son gouvernement, tandis que l’Espagne « la très catholique » n’est pas en reste avec comme chef de mission son ministre des Affaires étrangères, la Belgique faisant de même. Quant au Brésil, sa représentation est à la fois du plus haut niveau avec son Premier ministre, et la plus nombreuse.

Au total, soixante-neuf délégations étrangères sont présentes. Les Etats-Unis, qui à cette époque-là n’entretenaient aucune relation diplomatique avec le Saint-Siège, n’envoient qu’un ambassadeur.

Le Royaume-Uni, quant à lui, fait moins encore en abaissant sa représentation au niveau d’un simple ministre plénipotentiaire, sans doute pour perpétuer le schisme historique qui continue de séparer l’Eglise catholique de l’Eglise anglicane.

La Chine, représentée par la délégation de Taïwan, tient à envoyer une mission importante avec son ministre des Affaires étrangères.

La Turquie, pays musulman où avait été nonce apostolique Angelo Roncalli avant de devenir le Pape Jean XXIII, tient elle aussi à envoyer une imposante mission avec deux ambassadeurs, dont l’un ancien ministre.

Quant à Madagascar, le très Catholique président Tsiranana décide que son pays sera représenté par une mission spéciale conduite par l’ambassadeur Pierre Razafy-Andriamihaingo, celui que le pape Jean XXIII connaît déjà pour avoir été en 1959 le chef de la délégation malgache lors de la réception par ledit pape des délégations venues tenir à Rome le Premier Congrès Mondial des Frères des Ecoles Chrétiennes.

Relatant les cérémonies du 4 novembre 1961, le quotidien « Le Monde » ne manque ainsi pas de relever la présence exceptionnelle à la Cité du Vatican de missions spéciales venues d’Irak, de la Corée et de Madagascar…

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« Floraison jaillissante » (JPRA )


                                    FORMULATION DE LA PROMESSE FAITE A L’EVANGILE

Tous savaient que le Pape Jean XXIII avait dans son intention de réformer profondément l’Eglise.

Son intention prend, un mois après la double célébration de son 80ème anniversaire et de la troisième année de son couronnement, une dimension à la fois solennelle, grandiose et prometteuse.

Il réunit donc à Rome, à la Basilique Saint-Pierre, l’ensemble des évêques du monde entier, et c’est à l’occasion de la Nativité, le 25 décembre 1961, qu’en tant que « Serviteur des serviteurs de Dieu pour Son souvenir perpétuel » et « pour le salut des hommes », Jean XXIII a fait adopter par ces évêques, au nombre de soixante deux, tous réunis autour de lui, la grande « Déclaration Apostolique » en latin, « Humanae Salutis », signée par tous et publiée par la Chancellerie Apostolique en toutes les langues.

La promesse faite à l’Evangile prend ainsi forme.

                                                 LES ETAPES DU CONCILE VATICAN II

C’est dans la plus grande minutie – qui en douterait – que depuis 1959, date de son couronnement, Jean XXIII trace la voie devant mener au Concile Vatican II.

Dans son discours à l’Evangile, prononcé lors de la cérémonie religieuse du 4 novembre 1961 qui a lieu dans la Chapelle Papale de la Basilique Saint-Pierre, Jean XXIII annonce la promulgation le 11 novembre de la même année d’une Encyclique destinée à commémorer Saint Léon Le Grand, ce pape qui pourchassa toutes les hérésies et qui décida le redoutable Attila de se retirer avec ses hordes des portes de Rome.

Mais plus encore, dans son appel à la concorde, pour la justice, la vérité et la liberté, Jean XXIII fait déjà allusion à l’esprit qu’il souhaite voir s’instaurer en vue du Concile Œcuménique Vatican II.

C’est en fait dès son accession au trône de Saint-Pierre que Jean XXIII avait pensé réunir un nouveau Concile afin que l’Eglise, en ces temps de guerre froide, affirme son universalité en s’ouvrant au monde, et qu’elle soit plus présente face aux malheurs et prenne part au cours des évènements.

L’autre étape encore plus décisive est donc constituée par l’adoption, visée plus haut, de la « Déclaration Apostolique » du 25 décembre 1961 signée par Jean XXIII et les soixante deux autres évêques du monde entier.

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« Jean, Evêque, Serviteur des serviteurs de Dieu, à Son service perpétuel »


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Après signature par le pape Jean XXIII (Ioannes) de la « Déclaration Apostolique » du 25 décembre 1961, interviennent ensuite celles des soixante deux évêques de la Curie.


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L’Eglise de Saint-Pierre vit la sclérose, et la Curie semble hermétique à l’internationalisation de l’Eglise catholique, ce malgré le premier Concile du Vatican de 1870 qui le prônait.

Comment, alors, envisager son universalité, ainsi que le souhaite ardemment Jean XXIII, considérant qu’en effet sur deux mille six cent quatre vingt treize évêques dans le monde en 1962, deux cent cinquante proviennent de l’Afrique (dont Madagascar), deux cent cinquante six de l’Asie et six cent un d’Amérique latine ?

Jean XXIII tient bon, il est le pontife de l’ « Aggiornamento », c’est-à-dire de la Rénovation de l’Eglise du XXème et du XXIème siècles. En cet automne 1962, c’est une autre très grave crise nucléaire, celle de Cuba, qui sévit.

Dans son Encyclique « Paix sur la Terre », le souverain pontife, usant de sa rondeur joviale, de son habileté politique et de son engagement sans faille au service du salut des hommes, ne se limite pas aux affaires de l’Eglise – c’est une « première » en la matière – mais s’implique pleinement dans celles du monde en crise.

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« Floraison jaillissante 2 » (JPRA)


Revivons le déroulement des évènements.

C’est donc au milieu de ce contexte international explosif qu’intervient l’ouverture solennelle du Second Concile Œcuménique du Vatican à la Basilique Saint-Pierre le 11 octobre 1962.

Ce sont près de deux mille sept cents prêtres conciliaires qui se joignent aux évêques de la Curie romaine et forment l’Assemblée conciliaire la plus nombreuse de toute l’histoire de l’Eglise catholique.

Voici Jean XXIII qui fait son entrée avec son cortège composé de la Curie et de dignitaires laïcs de la Cour pontificale. Revêtu des ornements sacrés et du « Manto » papal et tenant sa lourde tiare brodée d’or, malgré la maladie qui le ronge, il est majestueux de souveraineté et de bonté sur son Trône « Sedia Gestatoria » porté, et c’est ainsi qu’il apparaît aux yeux de tous comme le pape de l’espérance vivante.

La foule innombrable, impressionnée et recueillie, est visiblement portée par la Grâce divine et n’ose que manifester timidement sa joie intérieure au passage du Pape. Le voici maintenant qui se dirige vers l’Autel placé à l’entrée du Baldaquin dans la Basilique. Bouleversant le protocole, il descend de la « Sedia gestatoria » et humblement se dirige vers l’Autel se présenter à Dieu et prier.

Maintenant assis sur son trône sous le Baldaquin, Jean XXIII prononce son discours inaugural d’une voix forte. Sans fard, il dénonce l’immobilisme et pointe le but : la Rénovation, l’ « Aggiornamento » de l’Eglise pour les temps à venir. Le cap est fixé, chacun sait désormais de quoi il retourne et tant l’habileté que l’inspiration des membres de la Commission des Réformes qui va se constituer fera le reste !

Les cérémonies d’ouverture du Concile étant terminées, Jean XXIII, le fils de paysan que le pouvoir romain n’a pas changé, circule dans les rangs des délégations étrangères. C’est avec une touchante simplicité pleine d’affection que le pape invite chacun des chefs des délégations à l’accompagner un moment pour saluer les autres délégations…

papa et Jean XXIII

Lors de la cérémonie d’ouverture du Concile Vatican II, le Pape Jean XXIII circule dans les rangs des délégations étrangères et salue chaleureusement mon père, chef de la délégation de Madagascar. Une réelle amitié s’était nouée entre les deux hommes…

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Le soir venu, la foule immense qui envahit la Piazza San Pietro pour fêter l’évènement universel qu’est ce Concile Vatican II, se rafraîchir sous les fontaines et jouir de la luminosité féerique des façades et de la lueur étincelante des torches allumées à l’invitation des autorités vaticanes.

Devant leur ampleur et leur profondeur, les travaux du Concile Vatican II, émaillés par la résistance des traditionalistes qui dénoncent le danger du pluralisme dans l’Eglise, ne seront, quant à eux, clos que trois ans plus tard, en 1965, par le Pape Paul VI.

Entre-temps, la mort de Jean XXIII avait saisi le monde entier d’une immense tristesse qui ne sera que partiellement consolée par l’élévation de Paul VI sur le trône de Saint-Pierre. Le Rite solennel du couronnement du pape Paul VI a lieu le 30 juin 1963.

Paul VI, un homme plus discret et, paraît-il, plus « intellectuel » que son illustre prédécesseur, est très conscient de sa lourde tâche, surtout compte tenu des remous soulevés par les travaux du Concile Vatican II qui se poursuivent dans un climat très difficile, les groupes d’avant-garde ne voulant rien céder à ceux qui ne veulent rien changer aux rites traditionnels, et réciproquement.

Paul VI tient bon et convoque la seconde session du Concile Vatican II pour le 29 septembre 1963, et la 3ème session pour le 14 septembre 1964, à l’issue de laquelle Marie est déclarée « Mater Ecclesiae », Mère de l’Eglise, ce qui la rapproche de la tradition catholique, mais qui ne convainc toujours pas les traditionalistes…

Et, c’est dans ce climat latent qu’intervient le 14 septembre 1965 la quatrième et dernière session du Concile, pour se clore le 8 décembre 1965 par la Déclaration « Nostra Aetate », par laquelle en particulier il est dit que les Juifs ne peuvent, en aucun cas, ni hier du temps de Jésus, ni après, être tenus plus responsables de la mort de Jésus que les Romains ou les Chrétiens eux-mêmes.

Paroles d’apaisement, assurément…

Cet état des choses se poursuit avec Jean-Paul II, y compris avec le successeur de ce dernier, le nouveau pape Benoît XVI, un autre « intellectuel » qui succède à un autre homme charismatique, héritant d’une situation doctrinale certes maîtrisée mais suscitant beaucoup d’interrogations en ce qui concerne les réponses attendues de l’Eglise sur des sujets sociétaux.

Quant au Pape François, pour lui le Concile Vatican II fut une relecture de l’Evangile à la lumière de la culture contemporaine.

Ce qui, semble-t-il, se conforme bien à cette sorte de « promesse faite à l’Evangile » qui, selon nous, avait fondé l’inspiration de Jean XXIII.

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo*

* Ambassadeur de Madagascar près le Saint-Siège de 2002 à 2008, Grand’Croix de l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand, il fut conférencier en 2008 à l’Université Pontificale de la Grégorienne de Rome dans le cadre de la formation dispensée aux diplomates africains accrédités près le Saint-Siège. 

LE NAMBAN, OU LA FIGURATION DE LA RENCONTRE CIVILISATIONNELLE DU JAPON AVEC L’OCCIDENT

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Paravent représentant l’arrivée des Portugais, par Kanô Naizen (1570-1616)


LE « NAMBAN », OU LA FIGURATION DE LA RENCONTRE CIVILSATIONNELLE DU JAPON AVEC L’OCCIDENT

                                                             Contexte historique

Voici qu’en 1541, en pleine période de troubles au Japon où l’affaiblissement du gouvernement central permettait aux daimyo (seigneurs régionaux) de se sentir des ailes, un vaisseau portugais touchait les côtes japonaises du Kyushu avec armes et bagages, suivi deux ans plus tard d’un autre sur l’île de Tanegashima au sud de Kagoshima.

Les nouveaux venus gagnèrent la confiance des daimyo en leur offrant des mousquets ! En ces temps où les seigneurs régionaux étaient soucieux de raffermir leur territoire par les armes, l’apport de tels équipements militaires finit par transformer la stratégie de conquête et, partant, l’équilibre du pouvoir, mais favorisa également la compréhension mutuelle entre les Japonais et les Européens, en ces temps-là représentés par les Portugais et les Espagnols.

Le cadre relationnel étant ainsi favorablement en place malgré quelque violente résistance, vint le 15 août 1549, par le même port de Kagoshima, Saint François Xavier, cette fois-ci très  officiellement envoyé par le Roi du Portugal.

Or, l’Europe était alors en pleine Renaissance, c’est à dire emplie non seulement de ses certitudes chrétiennes, spécialement catholiques, mais aussi fière de l’éclosion spirituelle et culturelle que la Compagnie des Jésuites s’en fit un ardent devoir de propager par un esprit missionnaire.

De fait, le prélat d’origine espagnole que fut Saint François Xavier pourra prêcher la bonne parole du Christ durant plus de deux ans, allant même jusqu’à Kyôto (où une église fut bâtie), son œuvre convainquant dès la fin du XVIème siècle près de cent cinquante mille Japonais d’embrasser la religion catholique.

De puissants daimyo tels que Omura Sumitada (1532-1587) ou Masamune Date (1566-1636) se firent même catholiques et développèrent, notamment à l’actuel Nagasaki, un commerce florissant avec les Etrangers.

On sait (cf. sur ce même blog notre article « Samuraï diplomates et ambassadeurs », daté du 26 décembre 2015) que grâce à un tel développement spirituel et poussé par un réel enthousiasme de certains daimyo japonais à vouloir échanger avec l’Occident, malgré l’installation au pouvoir central du puissant Toyotomi Hideyoshi (1536-1598) qui fut tenté de s’appuyer sur les communautés bouddhistes, une première ambassade fut envoyée auprès du pape en 1582.

Puis, durant deux ans, de 1613 à 1615, Masamune Date envoya une nouvelle ambassade (conduite par l’ambassadeur Rokunemon Tsunenaga Hasekura) auprès du souverain pontife, au Portugal et en Espagne, lui aussi en pleine désobéissance à l’homme fort du moment du gouvernement central d’Edo, Tokugawa Yeyasu (1542-1616), lequel devait d’ailleurs décréter en cette même année 1613 l’interdiction du christianisme au Japon, décret diversement appliqué d’ailleurs…

Tout cela donna rapidement lieu à ce que nous appellerions aujourd’hui une mutuelle interpénétration culturelle, renforcée par un transfert culturel dans un sens comme dans l’autre, entre le Japon et l’Occident (en y incluant l’Amérique du nord), touchant particulièrement les arts et les métiers d’art, mais aussi la connaissance (en particulier, indirectement par les Japonais, de l’Afrique et des Africains), la compréhension et sans doute l’appréciation mutuelles en termes de valeurs civilisationnelles.

                                                      Le Namban dans tous ses états

Dans le domaine de l’Art et d’un certain intellectualisme de l’époque, ce phénomène se traduit par le mouvement « Namban ».

Traditionnellement, au début les arts japonais étaient imprégnés de la tradition bouddhique venue de Chine et de la Corée.

Mais, très vite, comme en toutes matières, les Japonais surent développer leurs propres vision et techniques jusqu’à se détacher de leurs inspirations premières et atteindre une spécificité identitaire remarquable.

C’est en obéissant à un tel processus évolutif que les artistes et artisans japonais, passés maîtres dans l’ « in-put » artistique (qui aujourd’hui ne se dément pas), ne se sont pas contentés d’un « occidentalisme » dans l’art, qui ne serait qu’une pâle copie du courant artistique en vogue en Europe, mais bien d’une recréation japonaise, soit à partir de thématiques occidentales, soit en se servant de ces thématiques pour sublimer la tradition nippone.

Voici donc, par exemple, en illustration de la première alternative, deux scènes peintes par Nobukata (fin du XVIème siècle), sous forme de panneaux, scènes directement inspirées de données apportées par des prêtres jésuites au daimyo Nambu, de la région de Tôhoku.

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Quant aux exemples en illustration de la seconde alternative, c’est-à-dire des œuvres inspirées par des thématiques occidentales mais sublimant la tradition japonaise, nous les retrouvons, par exemple sous la forme de kimono ou celle de panneaux et, surtout de paravents (« Namban byôbu »), merveilleuses pièces maîtresses dont celles qui ornent notamment, depuis le début des années 1590, les murs du château de Nagoya du maître du Japon, le fameux Hideyoshi.

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Kimono au décor imprimé d’un vaisseau occidental.


Certaines figures représentant des personnages occidentaux constituent des trésors iconographiques évidents, marquant tant des faits, évènements et détails vestimentaires et matériels uniques, mais aussi des enseignements très intéressants, par exemple ceux relatifs à la présence d’Africains, assez nombreux en l’occurrence, parmi les Etrangers (portugais et espagnols) présents au Japon à l’époque.

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Mais bien sûr aussi, le style « Namban » se retrouve dans la florissante industrie de l’armement au Japon, où se mêlent l’art, la maîtrise de la matière et l’efficacité, le tout au grand bénéfice de la classe dominante des Bushi, les hommes en armes que sont les Samuraï.

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Manteau de combat (« Jimbaori »), en épais drap de laine, au décor inspiré d’armoiries occidentales au six feuilles de chêne.


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Casque (« Jingasa ») dérivé de modèles occidentaux.


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Mousquet à mèche sur le modèle de mousquets occidentaux.


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Sabre court (« Hachiwara ») où figure sur la poignée des motifs européens.


Ici, on ne résistera pas à la tentation, au demeurant tout à fait légitime, de mettre en exergue la venue, le séjour remarqué et l’aventure, dans le sens noble du terme, d’un personnage emblématique : Yasuke.

L’histoire de Yasuke est en effet unique, surtout pour nous, Africains.

La voici en résumé.

Yasuke, de son vrai nom d’origine Yusufe, surnommé par les Japonais « Kuru san » (« Monsieur noir »), était un Makua originaire de l’actuel Mozambique (signalons au passage que les Makua, une ethnie de ce pays, tirent semble-t-il certaines de leurs origines des Malgaches, lesquels à l’époque pratiquaient des raids maritimes sur les côtes orientales et australes de l’Afrique).

Lors des expéditions menées jadis par les explorateurs et navigateurs portugais dans cette partie de l’Afrique au XVIème siècle pour se rendre ensuite en Asie par l’Océan Indien, un prêtre jésuite italien nommé Alessandro Valignano prit Yusufe comme serviteur (et non esclave).

Robuste, serviable, intelligent et bien de sa personne, Yusufe une fois parvenu au Japon avec son maître jésuite début des années 1580, plût immédiatement aux Japonais, en particulier aux daimyo rencontrés par les nouveaux arrivants portugais. Pour la « petite histoire », relevons que les atouts dont était pourvu notre jeune Yusufe plurent tant à certaines Japonaises que « naturellement » ils les inspirèrent suffisamment pour procréer avec lui…Il serait donc intéressant de savoir qui sont les descendants de Yusufe…

Toujours est-il que Yusufe fut ainsi « prêté » par son maître et reçut son nom japonais de Yasuke.

Mais surtout le fameux daimyo Oda Nobunaga, l’unificateur du Japon, vite le remarqua et le prit à son service exclusif en le nommant Samuraï, chose unique et extraordinaire pour un Africain, avec le double privilège de porter les deux sabres long et court, et d’être en charge de porter la lance personnelle de Nobunaga !

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Le daimyo Nobunaga et son fidèle samuraï Yasuke (*)


L’aventure de Yasuke évoque celle, dans un tout autre contexte historique un siècle plus tard, du dénommé Machicor, un jeune noble malgache originaire du Royaume malgache du Menabe, semble-t-il appartenant au peuple Masikoro (côte ouest de Madagascar, faisant face au Mozambique, tiens, tiens… ! ), qui par une circonstance extraordinaire servit au XVIIème siècle comme officier le Duc de Mazarin, frère du fameux cardinal du même nom à la cour de Louis XIV (cf. notre article intitulé « Machicor, un officier malagasy sous Louis XIV », daté du 15 mars 2016 sur ce même blog).

Notre jeune Malgache fut donc lui aussi un « Samuraï » à sa manière, c’est à dire, ici en l’occurrence, un mousquetaire à l’occidental…très apprécié et sachant par ailleurs, de témoignages de celles et ceux qui le connurent, jouer de ses atouts physiques auprès de la gent féminine…

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Machicor, tel que je l’ai représenté en imagination…Aquarelle – Jipiera – Reproduction interdite

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Cette parenthèse, qui n’est pas sans relation avec notre sujet, étant refermée, reprenons le fil de nos réflexions axées sur le « Namban »…

Le « Namban » correspond à cet « âge chrétien » s’étalant de 1543 à 1640, période pendant laquelle le Japon vécut dans sa partie méridionale la forte influence portugaise et espagnole, et par laquelle également le Pays du Soleil Levant connut, par ricochet, des apports de l’Asie du Sud-Est.

Par la suite, dû à la fermeture du Japon, imposée par les gouvernements successifs des Tokugawa, beaucoup des « Namban byôbu » (paravents représentant l’influence portugaise et espagnole), notamment possédés par des particuliers,  furent détruits en même temps que furent persécutés des Chrétiens.

Néanmoins, beaucoup d’autres échappèrent à la destruction, tant le « Namban » constituait désormais un pan entier de l’art traditionnel japonais, faisant partie intégrante de l’identité nouvelle du Pays du Soleil Levant.

A cet égard, il est remarquable que figurent en bonne place parmi ces œuvres d’art « Namban » une carte du Japon et un planisphère bordés de « cartouches » où sont représentés différents groupes ethniques du monde (Brésiliens, Chinois, Malais, Sumatrais, Arméniens, Coréens, Espagnols, Islandais, Anglais, Moscovites, Germains, Turcs, Hollandais, etc…), témoignant ainsi, en ce XVIème siècle, non seulement des connaissances nippones du monde extérieur mais aussi de la considération réelle que les Japonais leur portaient.

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C’est aussi ainsi que se manifeste cette ouverture d’esprit qui constitue dès le XVIème siècle l’une des marques de la mentalité japonaise, qu’il nous plaît de relever comme étant exemplaire…

Nous ne parvenons pas à cacher notre intime conviction que si la mentalité malgache, pourtant nourrie au départ de cette insularité comparable à celle des Japonais, était en capacité de développer une telle ouverture d’esprit, au lieu de se laisser happée par la continentalité du pays, assurément aurait-elle été au support sur le long terme d’un éveil et d’une émancipation identitaires salutaires…

Les premiers souverains bâtisseurs, réformateurs et modernisateurs de Madagascar, l’ont assuré durant environ trois siècles, du XVIème au début du XIXème siècles, mais une cassure rédhibitoire s’est opérée depuis, à partir du règne d’une certaine Ranavalona 1ère en 1828, pour se poursuivre tout au long des deux siècles suivants, y compris donc le nôtre, pour imprimer à l’histoire malgache une tournure incertaine du fait d’une pratique obsolète et en tout cas mal comprise de l’insularité (nous évoquons cette traversée des siècles sur ce même blog dans une série d’articles sous le titre générique « Modernisateurs et réformateurs de Madagascar »)…

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo

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Reproduction, même partielle, interdite des illustrations et textes.

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* Nota : Les photographies des œuvres « Namban » ici reproduites sont extraites d’un ouvrage édité spécialement en 1980 pour le Musée Cernuschi de Paris par les Presses Artistiques à l’occasion de l’exposition intitulée « Namban, ou de l’européisme japonais, XVI°-XVII° siècles », qui s’est tenue au Musée Cernuschi du 18 octobre au 14 décembre 1980.

(*) Quant à reproduction de la peinture représentant le daimyo Nobunaga et le samuraï Yasuke, elle est tirée du site « Rusmea.com ».

RECUL FRANCAIS A PROPOS DES ILES EPARSES ?

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« Vision sur le large » – JPRA –


                                      RECUL FRANÇAIS A PROPOS DES ILES EPARSES ?

Nous apprenons ce jour, 17 janvier 2017, que le gouvernement français a retiré de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le projet de loi devant conduire à l’approbation de l’Accord intervenu précédemment entre la France et l’Ile Maurice, qui prévoit en particulier la cogestion de l’Ile de Tromelin et des espaces maritimes environnants.

Cette cogestion concerne les aspects économiques, scientifiques et environnementaux de l’île.

Le retrait de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale de l’accord précité a deux portées majeures, l’une en rapport avec le sort même dudit accord international, l’autre eu égard à la question fondamentale et centrale de la souveraineté des Iles Eparses dont Tromelin fait partie.

Concernant le premier point, cela signifie tout simplement que l’accord, non ratifié, est privé de la force obligatoire, c’est-à-dire qu’il est dépourvu d’engagement au plan international, et par conséquent les parties à l’Accord peuvent s’en délier à tout moment, sauf à considérer qu’au regard d’un traité international chaque partie se doit de l’appliquer de bonne foi dès sa signature.

Mais, ratification ou pas dudit Accord, et puisque l’Ile de Tromelin ne « demeure » française que du seul point de vue hexagonal, ce au surplus par une succession de faits accomplis, bien entendu contraire aux règles internationales, l’autre aspect, autrement plus important, celui du statut international de l’Ile de Tromelin, partie intégrante des Iles Eparses, n’est évidemment absolument pas résolu puisque l’accord bilatéral franco-mauricien n’a jamais été – et ne sera jamais – opposable à Madagascar ni ne s’impose au plan international.

Pointe St.Gildas Bretagne

« Vision sur le large 2  » – JPRA –


Car, l’Accord franco-mauricien en question n’a que le caractère d’un traité-contrat, donc ne générant que des droits subjectifs, au contraire d’un traité-loi qui, lui, pose une règle de droit international opposable à la société internationale.

Dans nos développements précédents, (voir sur ce même blog l’article intitulé « Les Iles Eparses en question », daté du 25 mars 2014) nous exposions, sous tous ses angles, le fond de la question de la souveraineté des Ile Eparses dont fait partie l’Ile de Tromelin, l’évidence de la souveraineté malgache, notamment consacrée par la constance des résolutions de l’ONU, étant établie et amplement étayée.

Au regard des règles internationales le sort de l’Ile de Tromelin ne peut s’envisager sans celui de l’ensemble des Iles Eparses.

Il faut donc considérer qu’en ayant renoncé à la ratification de l’Accord de cogestion de l’Ile de Tromelin, le gouvernement français, prudent et craignant l’isolement international à propos des Iles Eparses, constatant sans doute aussi la montée en puissance de la légitimité de la revendication malgache, notamment dans l’opinion publique, à Madagascar et ailleurs, a préféré faire machine arrière.

Cet appel d’air devrait inciter davantage encore les autorités malgaches à trouver le bon angle diplomatique pour avancer significativement dans leur démarche en vue de régler avec la France la question  de la souveraineté de Madagascar sur les Iles Eparses, en sachant inclure l’Ile Maurice s’agissant du cas de l’Ile de Tromelin.

Ici comme ailleurs, biaiser n’est pas la bonne formule, ni non plus l’affrontement.

Il faut affirmer clairement sa position, ce dans la franchise, la confiance et la compréhension réciproques.

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo

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Reproduction, même partielle, interdite des textes et illustrations

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ART FUNERAIRE ET RITE DE VIE ET D’AMOUR A MADAGASCAR

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Lambamena de l’Imerina (JPRA)


                     

                   ART FUNERAIRE ET RITE DE VIE ET D’AMOUR A MADAGASCAR

La vie est éternelle. Ainsi se conçoit aussi celle de l’Homme.

La vie sur terre comprend la mort. Et la mort n’est pas la fin de la vie…celle-ci se prolonge dans l’au-delà.

Si le cycle de la vie, ce jusqu’à la mort, mais aussi depuis la mort, devait avoir une représentation dans son privilège existentiel, c’est bien à Madagascar qu’il trouve sa sublimation, ce dans différentes formes.

A ce propos, ce que par un terme impropre d’aucuns qualifient de « retournement des morts » le cérémonial consistant, principalement sur les hauts plateaux malgaches en Imerina, à exhumer au moment le plus propice fixé durant l’hiver austral par un devin (« Mpanandro ») les restes d’un mort (un parent ou un ancêtre) pour le ramener le temps d’une réjouissance familiale à la lumière du jour et de lui offrir de nouveaux linceuls (le fameux « lambamena »), est en réalité un rite de rencontre entre le monde présent et celui du défunt, dont la vie par son âme se prolonge dans l’au-delà.

C’est le « Famadihana ».

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Lambamena de l’Imerina 2 (JPRA)


Le lien unissant la vie et la mort est ainsi maintenu et perpétué.

C’est pourquoi, le défunt continue de vivre. Pleinement libéré !

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Lambamena de l’Imerina 3 (JPRA)


Ainsi peut se résumer le « Famadihana ».

Il est l’occasion solennelle de communion par laquelle, au surplus, les vivants reçoivent la bénédiction du défunt et s’assurent de sa protection (la sacralité supposée de la dépouille est aussi source de fertilité pour les femmes désirant avoir un enfant).

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Lambamena de l’Imerina 4 (JPRA)


Ce moment de liesse donne naturellement lieu à toutes les réjouissances qui se manifestent par la musique, la danse, les offrandes de mets (principalement le « vary be menaka », littéralement « le riz plein d’huile », en réalité composé de riz, de viande du meilleur zébu ou porc bien gras, d’alcool (le « taoka gasy », rhum local) et par les discours (« kabary ») de circonstance.

Ce  rythme de la vie pour l’aïeul dure toute une journée, à l’issue de laquelle ce dernier retourne, satisfait, honoré et apaisé, dans sa dernière demeure après que ses descendants (« zana-drazana ») lui aient fait faire, étant porté sur leurs épaules, sept fois le tour de son tombeau.

Cependant, ce rite de rencontre entre le monde présent des vivants et celui tout aussi présent du défunt prend des formes variantes selon certaines régions.

Par exemple, chez les Sakalava du Menabe dans l’Ouest malgache le « Ranga an-dolo » a lieu selon une périodicité plus fréquente. Tandis que chez les Betsileo sur les hauts plateaux du Sud malgache, lors du « Ati-damba » le défunt n’est pas exhumé.

Il en est de même chez les Betsimisaraka, ceux-ci et les Betsileo (surtout dans la région d’Ambositra) honorent le défunt, surtout s’il est de renom, par un « Vatolahy » (pierre levée, qui prend le terme de « Vatovavy » s’il s’agit d’une défunte).

Chacun peut admirer ces œuvres d’art, souvent juchées sur un promontoire en plein champ, ce qui leur donne ce relief recherché.

Mais de pierres levées, il faut aussi mentionner celles qui viennent en célébration de moments heureux de la vie sociétale et nationale, notamment celle en commémoration des moments privilégiés d’une nation.

Elles prennent pour nom des « Vatomitsangana », littéralement des pierres commémoratives, comme celle célébrant l’Indépendance recouvrée de Madagascar.

Sans doute la plus représentative et artistiquement réussie, est celle de la Ville d’Antsirabe, la Stèle de l’Indépendance, œuvre de mon père, Pierre Razafy-Andriamihaingo, officiellement inaugurée en 1963. Elle comporte en incrustation des motifs en fresques représentatives des différentes populations de Madagascar et, également incrustées dans le rond au pied de la stèle les notes de l’hymne national.

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Vatomitsangana monumental – Stèle de l’Indépendance à Antsirabe, conçue par notre père, Pierre Razafy-Andriamihaingo, architecte-urbaniste, et inaugurée en 1963 – (JPRA)


Des versions modernisées des « Vatolahy » ou « Vatomitsangana » sont également visibles à l’extérieur de Madagascar, en particulier dans la région Parisienne avec le monument aux morts dédié aux soldats malgaches construit dans les années 1930 après la 1ère guerre mondiale, situé aux abords du Parc de Vincennes, dans le Jardin Tropical ; ou encore plus récemment, en plein centre de Paris avec le « Vatolahy » (fait de granit rose de Bretagne) dédié à la fraternité d’armes franco-malgache des eux dernières guerres mondiales, situé dans le Jardin du Ranelagh, qu’en ma qualité d’ambassadeur de Madagascar j’avais conçu et fait ériger en 2006 face à la Chancellerie de l’Ambassade de Madagascar en France (voir sur ce même blog l’article « Hommage aux combattants malgaches de la grande guerre », daté du 10 novembre 2013).

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PERENNISSER LE DESTIN ET ASSURER L’ETERNITE

Du relief, on en trouve aussi, et de quelle façon !, chez les Mahafaly dans l’extrême Sud-Ouest malgache avec ces « Aloalo », ces « hauts et minces mâts de bois, sculptés de motifs superposés, géométriques au milieu, figuratifs au sommet, qu’ils plantent dans leurs tombeaux, communément agencés …en vastes plates-formes de pierres entassées », pour reprendre la formule du Professeur Nicole Boulfroy, et dont certains portent très haut la finesse de conception et de finition !

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Art funéraire Mahafaly


Ces « Aloalo » présentent des thématiques différentes de la vie.

Une autre expression ornementale des tombeaux existe aussi chez les Sakalava avec les « Voly-hety », représentant des formes tronquées de personnages, une représentation destinée à évoquer le lignage du ou des défunts présents dans le tombeau.

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Art funéraire Mahafaly – Aloalo –


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Art funéraire Sakalava – Voly-hety –


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Art funéraire Sakalava


Mais, dans l’expression de ce dialogue entre le mort et le vivant, entre la vie et la mort, les Sakalava n’hésitent pas, bien au contraire, à glorifier le couple, source de perpétuation de la vie à travers l’amour, le sexe et la fertilité !

Il est vrai que cette dernière « spécialité » figurative – et suggestive à certains esprits…- attire immanquablement le regard et les rêveries, tant les positions des personnages et la stylistique ne s’embarrassent d’aucun interdit.

C’est tout simplement parce qu’il n’y a aucune dissociation à opérer entre le sexe, l’amour, la procréation et la descendance, ces notions se conjuguant au quotidien pour pérenniser le destin et assurer l’éternité…

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Art funéraire Sakalava 2


Ainsi va l’une des expressions de la spiritualité d’un peuple.

Ceci me projette vers ce Japon, cher à mon cœur, qui avait reçu des mers du Sud ses propres influences culturelles du monde malayo-indonésien, et où les rites conjugués liés à la vie, à l’amour et à la mort ne sont pas absents. Bien que le parallèle soit, j’en suis conscient, un peu osé – et on me pardonnera mon inculture si cela devait heurter certains – , un écrivain et dramaturge nippon contemporain du nom de Mishima, héritier de certaines traditions japonaises qui veulent voir dans la mort la poursuite d’une vie d’amour et de passion déçus, avait voulu la transcender dans le rituel du « Seppuku », le suicide rituel par éventrement et décapitation au sabre.

Mais contrairement à ce qui est évoqué dans le cas de Madagascar, où la vie, l’amour, la procréation et la mort se conçoivent dans un tout à travers l’art funéraire, nous en sommes dans le cas particulier de Yukio Mishima, de son vrai nom Kimitake Hiraoka, à l’antipode.

Bref, la vie ne s’arrête jamais, car tout est destin…

Ainsi va la vie, car pour reprendre une formule chère à Bergson, « il est vraisemblable que la vie anime toutes les planètes suspendues à toutes les étoiles ».

Devrions-nous ajouter aussi la formule de Gide : « Dans la vie, rien ne se résout, tout continue » ?

Jean-Pierre Razafy-Andriamihaingo

NOTES:

  • Les photographies intitulées « Voly-hety » , « art funéraire Mahafaly » et « art funéraire Sakalava » sont tirées des articles des professeurs Nicole Boulfroy (Musée de l’Homme) et Jacques Lombard (ORSTOM) parus dans le catalogue édité dans le cadre de l' »Opération Capricorne » et à l’occasion de l’Exposition  » Madagascar, arts de la vie et de la survie » tenue à Paris au printemps 1989 sous l’égide de l’ADEIAO, et dont le Commissaire de l’exposition fut la Professeure Nicole Boulfroy.
  • d’autre part, par la reproduction photographique ci-dessus des Lambamena , je voudrais rendre un hommage particulier aux talentueux tisserands de mes terres ancestrales des maisons princières Andrianamboninolona et Andriandranando au Nord-Est d’Antananarivo dans l’Avaradrano, qui, assurant un privilège qui leur avait été légué par la tradition royale, conservent contre vents et marrées la belle tradition de la confection de ces étoffes multicolores dont l’usage ne se limite pas aux rites funéraires, mais aussi à toutes les occasions privilégiées de la vie, cérémonies diverses et réjouissances …

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Reproduction, même partielle, interdite des textes et illustrations

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